Aller au contenu principal

Une expérience muséale – La Collection Feuerle, Berlin

Une expérience muséale – La Collection Feuerle, Berlin

Feuerle Bunker

The Feuerle Collection est un jeune musée berlinois, fondé par Désiré Feuerle et Sara Puig en 2016, tous deux connus dans le monde des galeries. Il abrite non seulement d’exquis meubles anciens en pierre et en laque, allant de la dynastie Han au début de la dynastie Qing, de 200 av. J.-C. au XVIIe siècle, mais aussi des sculptures khmères anciennes datant du VIIe au XIIIe siècle. S’y ajoute une poignée d’œuvres d’art contemporain international signées Zeng Fanzhi, Nobuyoshi Araki, Anish Kapoor, Cristina Iglesias et Adam Fuss.

Le bâtiment lui-même est impressionnant, voire oppressant : un ancien bunker de télécommunications de la Seconde Guerre mondiale. Le bunker a été radicalement rénové dans un esprit minimaliste par l’architecte britannique John Pawson (1949). Tout y a été dépouillé jusqu’à l’os. Seul le béton subsiste. Le décor confère à la rencontre entre Orient et Occident une charge menaçante.

Ce musée est un Gesamtkunstwerk. C’est ainsi qu’ils le définissent eux-mêmes, et cela semble juste. Le terme renvoie à Wagner, qui voyait dans l’opéra une œuvre d’art totale. Musique et image, lumière et danse, texte et chant, décor et mise en scène. On peut y voir un précurseur du cinéma : tous les éléments doivent s’emboîter parfaitement afin de créer un spectacle intégral. Il faut toutefois se plier aux exigences de l’organisation.

Accès

On n’entre pas simplement dans The Feuerle Collection. Il faut réserver en ligne, même si cela reste possible via smartphone devant l’entrée du bunker. Seul un nombre limité de visiteurs est admis à chaque fois, et il faut suivre un programme strictement défini. Tout cela est clairement expliqué en anglais. On apprend par exemple que les œuvres ne sont accompagnées d’aucun cartel indiquant époque, lieu ou auteur, afin de ne pas détourner l’attention de l’œuvre elle-même.

La visite commence dans une obscurité totale, avec un « rituel » obligatoire : rester assis deux minutes dans la salle sonore pendant qu’un fragment abstrait d’une œuvre pour piano de John Cage (1912–1992) résonne. Un peu inquiétant, trouvait la personne qui m’accompagnait, mais c’est une manière réfléchie de désactiver un instant les écrans intérieurs que nous portons inconsciemment en nous. Cela invite à un état méditatif. En même temps, votre rétine a le temps de s’adapter à l’obscurité.

Ensuite, le guide donne le signal d’avancer vers un point lumineux qui ne devient visible qu’après quelques pas dans le noir. La transition du silence au mouvement, de l’obscurité à la lumière, a quelque chose de presque cérémoniel. Le sol, le plafond et les murs sont d’un noir mat, si bien que l’on perd momentanément tout sens de l’orientation. Cela crée une sensation rare d’enfermement.

Le bunker lui-même est immense, et cela devient réellement perceptible lorsqu’on arrive devant un élément inattendu : un « lac » dissimulé derrière une vitre. La surface de l’eau est à peine éclairée, juste assez pour scintiller dans l’obscurité. Elle semble flotter dans l’espace — une étendue silencieuse et réfléchissante qui renforce l’atmosphère méditative. Calme et contemplation.

Source de l’image : erco.com

Khmer

Toute la lumière se concentre sur les vingt ou trente sculptures khmères, nommées d’après une civilisation du haut Moyen Âge au Cambodge. On y reconnaît parfois des références évidentes à l’hindouisme, tandis que d’autres statues portent des motifs bouddhistes. Pourtant, je remarque que je recommence déjà à classifier — un réflexe de mon regard occidental. Il vaut mieux l’abandonner un instant.

Dans cette rencontre saisissante avec ces statues, dans une salle obscure d’un bunker de guerre désaffecté, c’est surtout l’incontestable sensualité que dégage cette sculpture qui me frappe. L’impression d’ensemble, mais aussi chaque détail des statues elles-mêmes, admirablement mis en lumière par d’ingénieux faisceaux, grâce auxquels les figures projettent de magnifiques ombres sur le sol.

Meubles chinois

La salle que nous pénétrons ensuite — remplie de meubles chinois — bénéficie elle aussi d’un éclairage ingénieux. L’atmosphère y est froide et la sensualité a laissé place à quelque chose de très concret et réel, mais aussi de froid et de rationnel. Des aspects de l’Orient que nous avons souvent tendance à négliger.

Et… c’est tout. Deux salles obscures dans un ancien bunker. Rien de plus. Minimaliste, comme nous l’avons déjà dit. J’ai trouvé cela incroyablement beau, et même émouvant. En sortant, j’ai parlé avec une femme qui voulait entrer une seconde fois après que j’eus exprimé, en quelques mots, l’émotion que cette expérience avait suscitée en moi. Elle voulait absolument la revivre.

Il existe également dans le bunker une salle d’encens séparée, où se déroule une performance inspirée d’une tradition chinoise vieille de plus de 2000 ans. Celle-ci doit être réservée séparément, je ne peux donc pas en parler personnellement.

Photo : Olivier Lichtenberg et un fragment de la couverture de Fall or Rebirth of The West.

L’Occident et l’Orient se rencontrent

Ce qui demeure, c’est le souvenir stupéfiant d’une conversation singulière entre différentes époques et cultures, ainsi qu’une nouvelle perception de la manière dont on peut présenter l’art ancien oriental dans un environnement historique occidental lui-même chargé de sens, puisqu’il rappelle de manière monumentale une guerre et un régime infâme.

J’en profite pour signaler que notre célèbre auteur invité Olivier Lichtenberg défend des positions très affirmées sur les rapports entre l’Occident et l’Orient, et inversement. Il vient de soumettre un essai que nous allons publier. Grâce à ce que j’en sais déjà, je peux dire qu’il me pousse à comprendre cette opposition et que je partagerai mon opinion à ce sujet.

En attendant, j’invite chacun à découvrir prochainement l’univers intellectuel de cet auteur intrigant dans sa propre rubrique sur notre site. Ses réflexions ne sont pas toujours agréables et souvent dérangeantes, mais elles poussent véritablement à réfléchir — par exemple sur notre relation avec un pays comme la Chine, qui profite de l’incapacité de l’Occident à dépasser ses contradictions internes et à construire ensemble une société juste. Vous pourrez bientôt en lire davantage à ce sujet.

Plus d’informations

Plus d’informations sur The Feuerle Collection via leur site Linktree.

Informations en néerlandais via le site erco.com.

La rubrique d’auteur d’Olivier Lichtenberg.

Le livre Chute ou Renaissance de l’Occident (Fall or Rebirth of The West) via notre boutique en ligne.


Aucun commentaire n’a encore été publié !

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Contributions récentes