
1. La nouvelle différence
Quelle pourrait bien être la nouvelle différence, compte tenu de la diversité de la société ? Au cours de l’histoire récente, disons celle du dernier siècle, nous avons vu apparaître un certain nombre de différences qui ont donné lieu à des frictions et à de violentes interactions sociales, dont a finalement émergé une forme d’émancipation. La différence entre l’homme et la femme a donné naissance au discours sur le sexisme. La différence entre hétérosexuels et homosexuels, à celui sur l’homophobie. Ou encore la différence entre les prétendues races humaines, avec le discours sur le racisme et, dans son expression monstrueuse, le génocide.
Ce sont toutes des différences importantes, mais anciennes. La nouveauté qui déterminera le proche avenir, après avoir déjà dominé le passé récent, concerne ce en quoi l’on croit. Nous sommes en effet confrontés à rien de moins qu’à une nouvelle persécution religieuse. À mesure que de grands nombres de personnes se déplacent, emportant leur foi avec elles, les zones de friction entre les différents credo se multiplient.
Nous vivons actuellement en Europe l’expérience d’un continent tout entier soudain confronté à la présence des musulmans. Ces dernières années, nous avons assisté à une querelle croissante, sans précédent, autour de la religion et des symboles religieux. Dans notre partie du monde, elle se cristallise surtout autour de l’islam, mais ailleurs, elle concerne également d’autres religions. L’année 2016 a produit des scènes de haine religieuse et de religion haineuse jamais vues auparavant.
C’est dans ce climat qu’il faut situer la surprise que j’ai provoquée en laissant échapper sur Facebook que l’on peut très bien être musulman et chrétien en même temps, et que, fondamentalement, c’est aussi ce que je suis. Que j’ai le droit de parler en tant que chrétien et en tant que musulman. Cela n’a pas été bien accueilli par tout le monde, mais personne n’a réussi à me convaincre du contraire.
Supposons que j’aie raison, avec la thèse que je vais défendre ici, selon laquelle on peut réunir le christianisme et l’islam en une seule personne : ne serait-ce pas alors une preuve ex absurdo que les deux religions peuvent coexister ? Si ces deux religions peuvent être réconciliées, cela pourrait peut-être contribuer à résoudre les gigantesques problèmes de société qui se profilent autour du fait d’être croyant et de défendre une opinion différente de celle de la majorité, si tant est qu’il y en ait une.
2. Chrétien
Je suis né, baptisé, élevé et formé en Flandre en tant que chrétien. Lorsque j’étais enfant, l’Église catholique y avait le pouvoir. J’ai effectué toute ma scolarité, de l’école maternelle jusqu’à mon doctorat, dans des institutions catholiques. Même si j’ai un compte à régler avec l’Église catholique, je ne peux pas simplement cesser d’être chrétien, même si je le voulais. Quod non. Je ne peux pas annuler mon baptême, car personne ne le peut.
Je ne me considère plus comme catholique, mais toujours comme chrétien. On peut essayer de se faire rayer des registres de baptême, mais on reste baptisé et il n’existe pas de « débaptisation ». C’est un sacrement indélébile. Lorsque Benoît XVI est arrivé au pouvoir, quelque chose s’est pourtant brisé, et je n’ai plus pu accepter cette mascarade.
Avec le pape François, l’irritation s’est quelque peu atténuée, mais pas suffisamment pour que j’y retourne. L’Église catholique romaine demeure, avant comme après, une institution qui rabaisse la femme, harcèle les personnes divorcées et remariées et rejette les personnes ayant mon orientation sexuelle, comme en témoigne le catéchisme romain, paragraphes 2357 à 2360. La fausse morale sexuelle se venge dans les scandales de pédophilie.
Je me considérais d’abord comme un dissident, et maintenant comme un catholique en voie de rétablissement. Disons : un ex-catholique. Cela ne m’empêche pas de puiser sagesse et force dans l’Évangile. Je constate que je chéris quantité de valeurs et de convictions qui reposent en réalité sur les Saintes Écritures. Je ne peux ni ne veux les éradiquer simplement parce que j’ai un compte à régler avec la hiérarchie de l’Église.
Le message du Christ n’est pas atteint par les limites humaines de ceux qui se présentent comme ses agents. Mon défunt père estimait déjà que nous devions faire une distinction entre l’Église et ses ministres. Les reproches que nous adressons à ces derniers ne doivent pas nous conduire à mettre l’Évangile en doute. En ce qui me concerne, l’Église catholique romaine n’est plus réanimable, mais la chrétienté est beaucoup plus vaste que cela.
La chrétienté d’aujourd’hui n’est plus non plus celle d’il y a cinquante ans. L’Église a perdu son emprise sur la société. Les chrétiens aussi sont les enfants des Lumières, de la science et de la révolution industrielle. Nous vivons dans une société où croire n’est plus une évidence, et où nous nous posons deux questions : avons-nous encore le droit de croire dans cette société, et avons-nous encore le droit de croire en cette société ?
3. Musulman
En l’an de grâce 1994, pour des raisons familiales, j’ai embrassé l’islam. J’ai été initié par un aimable imam marocain qui m’a expliqué les cinq piliers de l’islam. J’avais d’ailleurs déjà lu quelques gros livres sur l’islam et tout concordait. Grâce à cette littérature, le terrain m’était déjà familier. Chacun peut aller vérifier. Il n’y a aucun secret.
Les cinq piliers sont la profession de foi, la prière, le partage de ses richesses avec les pauvres, le respect du ramadan et le pèlerinage à La Mecque. C’est parfaitement compréhensible et peut être expliqué en un après-midi. C’est d’ailleurs ce qui m’a séduit d’emblée dans l’islam : sa théologie est, au fond, très simple.
Il ne s’agit pas de ce que vous croyez, mais de ce que vous acceptez. Ce qui est demandé est minimal, de sorte que chacun puisse s’y conformer. La profession de foi, dont la simple récitation suffit à faire de vous un musulman, est très simple : « Il n’y a de dieu que Dieu, et Mohammed est son prophète. » La ilaha ill-Allah. Mohammed rassoul Allah. Le fait de la prononcer fait de moi un musulman, mais ne m’empêche nullement d’être ou de rester chrétien.
Dans la profession de foi, on peut distinguer deux parties. D’une part, le rejet de tout dieu autre que Dieu lui-même et, d’autre part, l’affirmation que Mohammed a proclamé la parole de Dieu telle qu’elle est consignée dans le Coran. Dieu existe, Il est Un et Il dépasse notre capacité de compréhension, mais Il nous a adressé la parole.
Il n’y a guère davantage qui soit établi au sujet de Dieu. Chrétiens et musulmans voient les choses différemment. En tant que chrétien, j’admets que la parole de Dieu s’est faite chair et qu’elle a vécu parmi nous. Le Christ est le Logos. En tant que musulman, j’accepte que seul le Coran contienne la parole de Dieu. Heureusement, le Coran reconnaît aujourd’hui le Christ comme prophète. De cette manière, les deux peuvent être conciliés.
Les deux récits sont vrais. Ils coexistent. Tout le point est que Mohammed, un demi-millénaire après Jésus, Lui rend hommage comme à quelqu’un envoyé par Dieu. La révélation nous est parvenue par l’intermédiaire des prophètes, telle qu’elle a été consignée dans les Saintes Écritures. Mohammed l’a achevée et close. De cette manière s’ouvre la porte à une théologie claire, géniale dans sa simplicité, sans labyrinthes théologiques comme, par exemple, celui de la Sainte Trinité.
4. Islam
Islam : le mot lui-même signifie trouver la paix en se remettant à Dieu. Il s’agit au fond d’un Dieu miséricordieux et aimant, capable, certes, de parler à votre cœur. Il n’y en a qu’un pour tous. L’islam signifie se soumettre à la parole de Dieu, et peut-être même, si l’on pousse la chose jusqu’au bout, se soumettre à une loi divine, mais certainement pas obéir aveuglément à quoi que ce soit ou à qui que ce soit.
Il n’y a pas d’intermédiaire. Chacun entend et vit la parole de Dieu à sa manière. Il n’y a pas de pape dans l’islam et il n’y a pas d’autorité doctrinale, même s’il existe des savants. Ce brave imam là-bas, dans le royaume africain, qui m’a initié, tout officiellement, avec certificat et tout le reste, ne m’a à aucun moment demandé quelles étaient auparavant mes convictions religieuses.
La profession de foi et l’engagement à respecter les cinq piliers de l’islam suffisent pour se sentir accueilli dans l’islam. Personne ne m’a demandé de renier quoi que ce soit de mon passé. Je n’en avais d’ailleurs nullement l’intention. Si un musulman se convertissait à l’Église catholique, il devrait sans doute apprendre le catéchisme par cœur et renier toutes sortes de propositions doctrinales.
Quoi qu’il en soit, Mohammed est le sceau des prophètes. Il clôt la révélation. Après lui, il n’y a plus de place pour une parole prophétique par laquelle un homme prétendrait parler au nom de Dieu, car c’est cela que fait un prophète. À un certain moment, l’Écriture sainte a été fixée et personne ne peut y ajouter un seul mot.
C’est la seule chose que nous ayons en commun : ces paroles de l’Écriture sainte sont fixées pour l’éternité. Chacun peut aller les lire ou les écouter lui-même. Ce qui est beau dans le fait d’être à la fois chrétien et musulman, c’est que l’on peut éliminer certains éléments qui, par l’intervention humaine, se sont incrustés dans la Parole de Dieu. Ce n’est pas ce qui les distingue qui doit retenir notre attention, mais ce qu’ils ont en commun, car c’est là que se trouve la vérité.
La mascarade de la dévotion mariale dans l’Église catholique romaine, par exemple — même s’il existe aussi des musulmans qui portent Marie dans leur cœur — ne me convient guère. La question est de savoir s’il faut encore traîner tout cela avec nous. Ne vaudrait-il pas mieux ne conserver que l’essentiel ? Je voulais faire un geste de réconciliation en affirmant qu’une réconciliation entre le christianisme et l’islam était possible. Quel autre effet cela allait-il produire ?
Certainly. I’ve kept the numbering, headings, paragraphing and register consistent with the previous translation.
5. Réactions
Twist
De nombreuses réactions sont arrivées sur Facebook à propos des prises de position que j’avais exprimées dans les pages précédentes. Certains messieurs — rarement des dames — ont jugé nécessaire de s’exprimer sur un ton sarcastique, condescendant ou suspicieux. Les gros mots n’ont pas manqué. J’ai encore envisagé d’en reprendre quelques citations dans cet essai, mais finalement je ne le fais pas, parce que cela prendrait tellement de place et parce que cela me donne la nausée.
Heureusement, il y a également eu des réactions contenant des remarques plus substantielles. Curieusement, le gros de l’artillerie est venu principalement du côté de l’athéisme et des Lumières occidentales, tandis que de l’autre côté personne ne m’a jamais rien reproché. Ce ne sont pas les musulmans, mais les athées qui viennent m’expliquer ce qu’est l’islam, en s’en faisant systématiquement une caricature qu’ils vont chercher chez d’obscurs extrémistes musulmans. Un procédé pour le moins étrange.
Pour commencer par l’athéisme. Admettons-le. Il n’existe aucune preuve de l’existence de Dieu. Nous avons des mots et des textes, c’est tout. Une littérature considérable existe bel et bien. Libre à chacun de considérer les Saintes Écritures comme divines ou non. Dieu est un écran d’argent sur lequel chacun peut projeter ses sentiments, ou ne pas le faire. Aucune obligation n’y est attachée.
Chacun est libre de croire ou de ne pas croire, et de l’assumer ou non. La liberté de religion est inscrite dans notre Constitution. Dans l’État moderne et neutre, différentes convictions religieuses peuvent s’épanouir côte à côte dans l’égalité. En tant que chrétien et musulman, je peux admettre que Dieu nous parle de deux manières : par sa création, que nous percevons autour de nous, et dans les Saintes Écritures, dont nous connaissons à leur tour plusieurs épisodes. Le Coran en est le dernier. Il n’annule pas les révélations précédentes, mais les complète.
Le Dieu de la Révélation est un Dieu créateur qui n’a pas seulement créé l’univers et toutes les créatures qu’il contient, mais leur a également donné un sens. Pour celui qui croit : Dieu a pris la parole et nous a directement parlé dans les Saintes Écritures. C’est un texte qui a mis des milliers d’années à parvenir à sa forme définitive, ce qui s’est produit il y a maintenant plus de mille ans.
6. Les dix commandements
Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain, tu ne maudiras ni ne blasphémeras
La Révélation commence avec la Torah, que nous retrouvons en grande partie dans l’Ancien Testament de la Bible, auquel celui-ci ajoute le Nouveau Testament, autrement dit l’Évangile. Elle s’achève et se clôt avec le Coran. C’est terminé. Après cela, Dieu n’a plus pris la parole et n’intervient plus dans l’histoire.
Tout le reste est œuvre humaine et, par conséquent, imparfait. Au cours de l’histoire, toutes sortes de gens se sont levés, qui estimaient avoir le droit de parler ou d’agir au nom de Dieu, mais je ne crois absolument rien de tout cela. Personne n’a le droit d’exercer le pouvoir au nom de Dieu. « Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur, ton Dieu. » Ainsi s’énonce le deuxième des dix commandements dans la version chrétienne.
Pourtant, nous constaterons toujours que les hommes transgressent ce commandement. Au fil des siècles — et encore aujourd’hui — nous voyons sans cesse les terribles malheurs que l’humanité s’inflige à elle-même au nom de Dieu. Celui qui connaît un tant soit peu l’histoire peut difficilement imaginer qu’un Dieu miséricordieux et aimant soit intervenu dans le cortège de catastrophes et de violences que nous avons connu au XXe siècle. Sans même parler des guerres d’aujourd’hui.
Et pourtant, il se trouve toujours une caste qui s’imagine autorisée à diriger le monde au nom de l’Être suprême. C’est particulièrement fâcheux et cela fait obstacle au rapprochement avec Dieu, puisqu’ils souillent ainsi son nom. Personne ne doit se mettre à la place de Dieu.
Les dix commandements dans la version du Saint Coran se trouvent dans Al-An‘am 6:151-153 et Al-Isra 17:22-39. Les versets Al-An‘am 6:151-153 disent ceci : « Venez, je vais vous proclamer les limites sacrées que le Créateur vous a données : que vous ne Lui donniez aucun associé. »
Cela signifie que nous ne pouvons comparer Dieu, en tant qu’êtres humains, à rien, et que nous ne pouvons tolérer à côté de Lui aucune autre puissance divine. Personne ne doit se mettre à la place de Dieu. En cela, l’islam est beaucoup plus strict que l’Église catholique, qui possède un pape infaillible, à côté de prêtres qui distribuent les sacrements et se sont proclamés la porte d’accès à l’au-delà.
Dieu n’a ni représentants ni agents sur terre. C’est la règle numéro un.
7. Travail
Si nous pouvons convenir que personne ne peut sonder la volonté divine, alors la distance qui nous sépare des athées n’est plus si grande. En partant de l’idée qu’il n’existe pas de Dieu, nous arrivons à la même conclusion : que Dieu, s’il existe, ne choisit pas entre vous et moi. Dieu accomplit son œuvre au plus profond de l’âme humaine et non en intervenant dans les batailles ou les cours de la Bourse.
Chacun peut remplir lui-même les blancs, ce que les athées aiment toujours faire, mais il n’existe pas une représentation générale de Dieu que tout le monde serait obligé d’accepter ou d’utiliser. Le Dieu de Baruch Spinoza se rapproche de l’Allah que nous voyons dans l’islam : une puissance suprême qui a mis en mouvement les lois de la nature, des mécanismes qui font ensuite eux-mêmes leur travail et donnent forme à la réalité en interagissant les uns avec les autres.
Dieu peut nous parler et avoir pitié de nous dans notre monde personnel, mais il n’intervient plus pour régler nos différends, à moins que nous ne le fassions à sa place. Pourtant, il y a toujours des gens qui veulent s’y essayer et qui pensent disposer d’un mandat pour prononcer des jugements incontestables auxquels les autres n’auraient plus qu’à se conformer.
Du point de vue musulman, un nouveau prophète ne peut être qu’un faux prophète. La vérité de la révélation est accessible à tous dans une égale mesure et aucun monopole ne peut l’empêcher. À l’ère d’Internet, les Saintes Écritures sont disponibles à la demande, à n’importe quel moment de la journée. Nous n’avons pas besoin d’intermédiaire.
Je nourris donc une profonde méfiance envers ceux qui prétendent avoir une ligne directe avec l’Être suprême. Cela ne peut pas être vrai. Évitez ceux qui pensent pouvoir utiliser des pouvoirs divins à leurs propres fins, ce qui ne revient en définitive qu’à en faire un mauvais usage.
L’islam ne reconnaît que les prophètes qui ont vécu et parlé avant l’époque de Mohammed. Ainsi, par exemple, les patriarches Ibrahim et Moïse. Le deuxième plus grand prophète n’est autre que Jésus-Christ. Mohammed lui-même n’a pas de statut divin et n’a été que le porte-parole par lequel la parole de Dieu est descendue.
Par ailleurs, Mohammed n’était qu’un mortel, capable de faire des erreurs et de se tromper, et qui peut certes faire l’objet de sentiments affectueux, mais pas d’adoration ou de vénération. Tout musulman droit dans son cœur est choqué lorsque des personnes font l’objet d’un culte.
8. Position
Les problèmes viennent avec l’autre, et ils ne repartiront pas avec lui. Si nous connaissons aujourd’hui tant de troubles sociaux, c’est souvent à cause de préjugés et de malentendus que nous pourrons, espérons-le, dissiper en fournissant des informations correctes. La plupart des musulmans que je connais — et j’en connais tout de même des centaines, voire des milliers, compte tenu de mon travail dans un quartier mixte de la capitale — considèrent l’islam comme un message d’amour et de paix.
Cela contraste fortement avec ce qu’affirment certains participants au forum Facebook. Ils présentent l’islam comme une religion cruelle et violente. Ainsi, quelqu’un voit un immense fossé « entre le Nouveau Testament et le Coran. Le message du NT est l’amour. Islam signifie soumission et obéissance aveugle. Rien pour un homme raisonnable comme toi. »
Je ne savais vraiment pas quoi répondre. J’ai déjà vu souvent ces tentatives de comparer le christianisme et l’islam afin de démontrer que le premier est tout de même supérieur au second. On peut s’y prendre de deux façons. Soit en mettant les textes fondateurs côte à côte. La Bible à côté du Coran. Cela devrait alors démontrer que la Bible est tout de même meilleure.
Mais on peut aussi examiner la manière dont les deux communautés religieuses se sont comportées au cours de l’histoire. Il faut alors lire sans préjugés et donner également la parole à l’autre camp.
Les deux livres contiennent beaucoup de violence. Il y a de la violence à toutes les époques et dans toutes les sociétés. Les Saintes Écritures dressent un tableau de leur époque. On ne peut pas déduire d’une analyse littéraire de deux Saintes Écritures qu’une communauté religieuse est meilleure que l’autre.
On verra toujours que les Saintes Écritures comme l’histoire peuvent être lues de multiples manières. C’est une question de position et d’angle de vue. Nous pouvons déterminer notre propre position, mais il est bon d’essayer de temps à autre de regarder les choses de l’autre côté. Nous découvrirons souvent que les autres ont exactement les mêmes préjugés à notre égard que nous en avons à leur égard. Un musulman choisi au hasard dans un pays musulman pensera la même chose de nous que nous pensons de lui ou d’elle.
9. Atrocités
Nous ne pouvons pas passer sous silence toutes les horreurs qui, au fil des siècles, ont été infligées aux populations musulmanes au nom de la chrétienté. Il existe encore là un profond fossé entre la manière dont les chrétiens et, par extension, les Lumières occidentales se perçoivent eux-mêmes, et la manière dont ils sont perçus ; et la même chose, mutatis mutandis, vaut pour l’islam.
Le drame est que, des deux côtés, nous appartenons à une religion pacifique et que nous sommes pourtant capables de nous déchirer à ce point. Pour reprendre les paroles de Jésus : nous voyons la paille dans l’œil de l’autre, mais pas la poutre dans notre propre orbite. Il y a derrière cela une longue histoire que je ne vais pas répéter, mais la méfiance réciproque remonte à avant l’époque des croisés. Elle date déjà de plus de mille ans.
Les dissidents et les personnes d’orientation différente ont été, dans l’histoire du christianisme, persécutés de manière beaucoup plus cruelle et sanglante que dans l’histoire de l’islam. Ce dernier ne connaît ni Inquisition ni camps de concentration. Cessons donc de nous croire supérieurs à eux et apprenons à nous écouter les uns les autres, sans pour autant ressortir sans cesse les vieux préjugés. Les atrocités commises au nom de Jésus-Christ ont été commises au nom de Jésus-Christ, et il en va de même pour l’islam.
Tout comme l’Évangile, le Coran contient un message d’amour et de paix. Tous deux ont souvent été détournés au cours de l’histoire par des gens animés de mauvaises intentions. Tous les musulmans que je connais, et j’en connais des milliers, condamnent fermement les atrocités de l’EI, et cela d’autant plus précisément que ces violations sont commises au nom de Dieu, portant ainsi atteinte non seulement à l’humanité, mais aussi à la divinité.
Indépendamment de cela, nous ne devons pas nous croire trop vite arrivés. Celui qui tient chaque musulman pour responsable de toute forme d’extrémisme au sein de son propre groupe religieux devra, en tant qu’habitant d’un pays occidental, accepter lui aussi sa part de responsabilité dans les croisades, la guerre de Trente Ans, l’Inquisition, l’Holocauste, sans même parler de la purification de l’Espagne en 1492. Tout cela n’était-il donc pas en contradiction avec l’Évangile, bien que cela ait été commis au nom de Dieu ?
Cessons de nous assommer mutuellement avec des textes vieux de plusieurs siècles et de toujours exhumer les rancœurs anciennes du passé lointain.
10. Foi
Pour les incroyants
« Ces dernières semaines, cela commence vraiment à dépasser les bornes », écrit quelqu’un. « On dirait que tu es parti en croisade. » Pour un musulman chrétien, le mot « croisade » est assez mal choisi, car il désigne un phénomène historique qui, de part et d’autre du fossé — que je m’efforce de franchir — est vécu et représenté de manière totalement différente.
Le même participant estime par ailleurs que « ni la Bible ni le Coran n’étaient des “écritures saintes”. Ce sont après tout simplement des textes historiques, écrits par quelqu’un qui pourrait peut-être aujourd’hui en décrocher le prix Nobel de littérature ! » Il a parfaitement le droit de le penser, et moi celui d’en penser autrement. J’y vois quelque chose qu’il n’y voit pas : la sainteté. Le sacré.
Un athée ne peut guère faire autrement que de rejeter le caractère sacré de ces textes. Tant que ce rejet ne s’accompagne pas d’un rejet de la personne du croyant — et je n’en ai pas ici le sentiment — tout cela est parfaitement admissible. Mais ce que je fais l’est tout autant. Sur mon site et sur ma page Facebook, car je mène désormais les deux de front, je me sens chez moi et je publie ce qui me passe par la tête, sans demander à quiconque la permission de le faire, tant que monsieur Zuckerberg me l’autorise.
Il est vrai que cela commence un peu à dépasser les bornes, et je n’arrive pas à m’arrêter. Cela fait déjà quelques semaines que j’écris chaque jour mon petit morceau, qui suscite à son tour des réactions, auxquelles je réponds, et ainsi de suite. Je pense au contraire qu’il est très bon de prendre une fois le temps d’aller au fond du sujet, de l’épuiser jusqu’à ce que nous n’ayons plus rien à nous dire.
Personne n’est obligé de reconnaître le caractère sacré de la Bible ou du Coran, mais nous pouvons au moins témoigner du respect envers les très nombreuses personnes — qui constituent ensemble une fraction considérable de près de la moitié de la population mondiale — qui, elles, y voient une forme de sainteté.
Certains d’entre eux, parmi lesquels je souhaite me compter, trouvent dans ces Saintes Écritures l’inspiration, le courage et la persévérance nécessaires pour œuvrer à un monde meilleur, dans lequel chacun puisse trouver sa place sans avoir à craindre la discrimination, et dans lequel les plus faibles puissent eux aussi s’épanouir. Les Saintes Écritures invitent non seulement à s’engager pour une société meilleure, et cela dans la société moderne d’aujourd’hui, mais constituent aussi le fondement d’une expérience mystique qui, malheureusement pour eux, échappera à la plupart des athées.
11. À la recherche
De Dieu
Il est difficile d’expliquer ce qu’est exactement la mystique à ceux qui n’en ont pas le don. On ne peut en effet la comprendre sans croire. Credo ut intelligam, pour reprendre les mots d’Augustin d’Hippone. Je crois pour comprendre.
Je ne sais même pas si je crois, mais je sais ce que j’accepte : l’Autorité de Dieu sur l’homme. Accepter est autre chose que croire. Je ne parviens absolument pas à me représenter Dieu, et c’est bien ainsi que cela doit être. Les deux signes que nous avons de Dieu sont la création et Sa Parole. Cette Parole de Dieu peut s’adresser à moi et pas à toi, et c’est parfaitement admissible. Personne ne doit définir à notre place cette image de ce qu’est Dieu.
Il ne m’a d’ailleurs pas toujours parlé. Je suis aujourd’hui plus réceptif qu’autrefois, grâce à l’expérience de la vie que j’ai accumulée. « Dieu n’appelle pas, mais il murmure », dit sainte Thérèse d’Avila. Le fait que je puisse écouter cette Parole surnaturelle ne me confère aucun pouvoir supplémentaire, aucun privilège ni aucune supériorité morale. Je n’y ai aucun mérite. Mais elle me donne une force supplémentaire.
Je serais un homme diminué si je n’avais pas cette dimension, que j’appelle la dimension mystique. Pendant des années, je me suis plongé dans la mystique chrétienne, et surtout catholique, et c’est ainsi que je suis tout naturellement arrivé à la mystique islamique, un sujet extrêmement passionnant. Cela n’exercera aucune attraction sur les athées, mais sur moi, si.
J’ai reçu une formation scientifique et je suis profondément attaché aux Lumières, mais j’y ai tout de même trouvé un petit chemin qui mène à l’expérience de Dieu. C’est cela, la mystique : partir à la recherche de l’expérience de Dieu. Il s’agit de chercher, et de continuer à chercher. Méfiez-vous de ceux qui prétendent l’avoir trouvé. C’est pourquoi je ne révèle qu’à mon corps défendant que je pense avoir trouvé suffisamment de réponses pour pouvoir m’en remettre à elles. Je continuerai sans doute toujours à chercher plus loin, mais sans cette agitation intérieure qui m’envahissait avant que je ne trouve la foi.
Nous devons la plupart de nos connaissances, sinon toutes, à la littérature. Nous ne pourrions pas comprendre et maîtriser le monde comme nous le faisons aujourd’hui si la littérature n’existait pas. Sans l’écriture et la lecture, nous serions chaque jour confrontés à de grandes énigmes.
12. Au commencement…
…était le Verbe
Au sein de la littérature, les Saintes Écritures, du Tanakh à la Bible puis au Coran, occupent une place à part. Certains, ici sur ce forum, peuvent les qualifier de textes anciens et dépassés, mais ils ont bel et bien été déterminants pour chacune des civilisations qui en sont issues et qui s’y reflètent.
Tout bon livre renvoie à d’autres livres, et un grand livre exerce une influence profonde sur ceux qui viennent après lui. Or l’influence de la Bible sur notre culture, et celle du Coran sur la culture islamique, ne saurait être sous-estimée. Notre langue est imprégnée d’expressions provenant de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Il en va de même chez les Arabes, mais avec des versets du Coran.
Les Saintes Écritures constituent le mythe fondateur, si l’on veut, le mythe fondateur de la société. En cela, chrétiens et musulmans se ressemblent, sans vouloir faire injure aux Juifs, en ce qu’ils entretiennent un rapport à une source écrite originelle, issue de ce moment fécond de l’histoire où une littérature orale passe à une forme écrite.
Cela se produit à une articulation charnière du temps, lorsque la transmission orale, qui dépend de la mémoire humaine, doit céder la place à la version mise par écrit. Les Grecs ont ainsi l’Iliade d’Homère. Elle aussi est une Sainte Écriture, avec les caractéristiques d’un mythe fondateur. Elle constitue une référence linguistique, un accès à une réalité supérieure, celle du sacré et du métaphysique.
Dans le processus historique qui a conduit à l’émergence d’une société lettrée, la poésie précède la prose, et le sacré précède le matériel. Que vous y croyiez vous-même ou non, vous devrez reconnaître que ces textes contiennent, pour un très grand nombre de personnes, la Parole de Dieu. C’est un fait sociologique dont il faut tenir compte, comme l’histoire nous le montre.
Pour des populations immenses, les Saintes Écritures constituent bel et bien une ligne directrice dans la vie quotidienne, grâce à laquelle elles essaient de faire le bien et de renoncer au mal. Nous ne devons pas traiter cela avec condescendance ou mépris, car nous ne gagnerons pas leur sympathie de cette manière. En fin de compte, nous devons tous vivre ensemble.
13. Il n’y a pas de Dieu
Si ce n’est Dieu
Aujourd’hui encore, beaucoup de gens éprouvent un besoin spirituel. Toute la question est de savoir comment nous nous rapportons au surnaturel. On peut nier son existence, comme beaucoup le font, mais cela ne mène pas très loin, et l’on passe à côté de beaucoup de choses. Même dans ce cas, vous rencontrerez dans la société de nombreux interlocuteurs qui, eux, croient. Il peut alors être utile de connaître quelque chose de la foi de l’autre afin que le dialogue puisse aboutir.
Connaître et respecter le message des Saintes Écritures — y compris celui de l’autre — est utile pour mieux nous comprendre mutuellement. C’est ainsi que, dans la pratique quotidienne, je rencontre l’un après l’autre des gens avec qui il devient beaucoup plus facile de parler dès lors que l’on accepte leurs prémisses. Je peux donc dire, sans trahir personne, que je suis chrétien avec les chrétiens, musulman avec les musulmans, et même athée avec les athées.
Nous devons engager le dialogue les uns avec les autres afin d’améliorer notre propre vie et, si possible, celle de l’autre, sur la base d’un engagement évangélique. Dans l’aide apportée à autrui, l’autre occupe une place particulière. C’est la personne qui demande de l’aide qui donne son sens au processus d’accompagnement. Le Christ nous montre son visage dans l’être humain qui souffre.
L’alliance thérapeutique repose sur la confiance mutuelle et sur la recherche d’un langage commun. La foi fait partie de la personnalité. Le respect de la foi de l’autre, accompagné si possible d’une certaine curiosité, sera nécessaire pour créer les conditions dans lesquelles un échange devient possible.
Lorsque je dis que je suis chrétien et musulman, c’est uniquement pour dire que je fais partie de ces deux communautés de croyants et que j’en parle la langue. Je n’ai aucunement voulu me vanter d’être un chrétien exemplaire ou un musulman exceptionnel. Ce ne sont pas non plus des identités qui me dominent. Je ne pratique pas. Je ne suis membre d’aucune communauté.
Même si certains ont essayé de le faire, personne ne peut m’interdire de me dire chrétien ou musulman et de prendre la parole en tant que tel. S’il existe des dogmes qui s’y opposent, comme quelqu’un ou Facebook semble le prétendre, j’aimerais bien les connaître. Je suis en effet un croyant libre, qui détermine lui-même ce qu’il croit ou ne croit pas, et je ne dépends d’aucune autorité productrice de dogmes.
14. Conclusion
Je ne suis plus catholique, mais je suis encore chrétien. Tant que le catéchisme qualifie l’homosexualité de trouble objectif et estime que les homosexuels doivent vivre dans la chasteté, je considère tout de même l’Église catholique romaine comme un club d’hommes âgés, misogyne, homophobe et pédophile. Un lieu de rancœur, de remords et de ressentiment. De plus en plus de chrétiens prennent leurs distances avec l’Église dans laquelle ils ont grandi. Notre système de valeurs, notre engagement et, finalement, toute notre manière de penser sont pourtant construits sur une matrice chrétienne qui imprègne depuis toujours notre civilisation occidentale.
Un musulman vivant dans un pays musulman pourrait en dire autant. On peut essayer de se débarrasser de cet héritage, mais cela ne fonctionne pas. On porte l’empreinte de la civilisation dans laquelle on grandit. Il n’y a rien de mal à cela. En revanche, les textes anciens ne peuvent pas être appliqués tels quels et sans réflexion à la réalité d’aujourd’hui. Ce qui fonctionne plus ou moins, c’est d’intégrer cette inspiration religieuse aux connaissances contemporaines, fondées sur la science et la technique.
Au sein de l’Église, cela peut encore être très difficile tant que l’autorité refuse de tenir compte du progrès scientifique, mais en dehors de l’Église, et c’est là que se trouvent de plus en plus de chrétiens occidentaux — et il n’en va sans doute pas autrement en Orient — cela se fait en réalité tout seul. C’est comme si la science et la foi habitaient chacune un hémisphère du cerveau, tout en se complétant pour former une image cohérente du monde, qui devient toujours plus complexe et toujours plus difficile à déchiffrer.
Il n’y a pas de Dieu si ce n’est Dieu, et Mohammed est son prophète. En tant que chrétien, je peux prononcer cette profession de foi sans trahir Jésus, puisque le Saint Coran reconnaît Jésus comme un prophète. Peut-être même le plus grand de tous, Mohammed lui-même excepté, encore que celui-ci ne se considérait pas comme tel. En prononçant cette formule de foi, je ne fais pas un pas en arrière, mais au contraire un pas en avant dans l’acceptation de la révélation divine que nous connaissons par les Saintes Écritures.
Ce n’est ni une soumission servile ni un abandon aveugle, mais au contraire un don de soi éclairé. Nous nous donnons pour recevoir en échange un bien plus grand : la grâce divine. Elle seule peut nous réconcilier avec la vie et nous donner la force de lutter pour une société meilleure, dans laquelle il y ait aussi une place pour les faibles, les pauvres et les personnes souffrant de troubles mentaux.
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