
La moquette mur à mur
Cet instant où je gisais là, paralysé sur la moquette mur à mur, fut le commencement de la prise de conscience.
Adorna thalamum tuum, Sion et suscipe Regem Christum. Orne ta chambre nuptiale, ô Sion, et accueille le Christ Roi. Tiré du propre de la fête de la Chandeleur.
Le deux février 2003, jour de la Chandeleur mariale, fête que l’on ne célèbre plus comme autrefois, je m’éveille plus ou moins vers midi sur mon matelas, dans mes draps froissés, étendu sur la moquette du petit loft à peine meublé. J’y vis désormais seul, depuis que j’ai mis un terme à une relation étouffante qui aura duré plus de seize ans.
Peu à peu, je reviens à une conscience incomplète. Je m’éveille dans l’angoisse sans savoir pourquoi. La veille au soir, je me suis couché très tard, ou plutôt très tôt, entre cinq et six heures du matin, à force de bavarder sans fin sur internet. Je ne suis plus vraiment endormi, mais je ne suis pas encore véritablement éveillé.
Je veux me lever, mais je n’y parviens pas. Il me faut un certain temps avant de comprendre qu’il se passe quelque chose. Quelque chose ne va pas, sans que je sache quoi. Je me sens étrange, un peu étourdi, mal en point. J’essaie encore de me redresser, mais sans succès. Mon corps étendu me paraît peser une tonne.
Il me faut longtemps lutter avant de comprendre que cela ne mène à rien. Je ne peux pas me relever. Ce n’est qu’en regardant ma main gauche que je constate avec effroi qu’elle ne bouge pas alors même que je crois la faire bouger. Elle donne la sensation de vouloir obéir, mais elle reste immobile.
Je suis paralysé. Dans le même mouvement, je constate que ma jambe gauche refuse elle aussi de répondre et que je suis incapable de déplacer mon pied de ce côté-là. Je porte ma bonne main à mon visage. Suis-je encore là ? Le coin gauche de ma bouche me semble engourdi et flasque. Je bave sans même m’en rendre compte.
Mon menton est humide du côté gauche, comme je peux le sentir du bout des doigts, mais ma joue, elle, ne sent rien. Je ne le remarque qu’en la touchant avec la main droite. Je suis paralysé d’un côté. L’idée me pénètre difficilement. Un accident vasculaire cérébral. Tout, sauf cela. J’étais préparé à une mort subite, à un premier infarctus, mais pas à ceci.
C’est épouvantable. Il faut chercher de l’aide. Je regarde autour de moi pour voir où se trouve le téléphone. Où ai-je laissé mon portable hier soir ? Je dois préciser que chaque soir je retire le matelas du lit, parce qu’une latte du sommier pliant qu’on m’a prêté est cassée. Je dors à même le sol.
À plusieurs reprises, j’essaie de me relever, mais je roule plutôt vers la gauche, si bien que je finis par glisser dans une sorte de fossé entre le matelas et l’inutile structure du lit, sur la moquette mur à mur. À ma plus grande confusion, je ne parviens pas à en sortir. Peu à peu, je prends conscience que toute la moitié gauche de mon corps ne réagit plus, ne bouge plus, semble morte.
C’est une prise de conscience terrifiante, qui vous remplit d’une peur extrême. On s’endort en bonne santé, quoique fortement alcoolisé. On veut se lever, mais on a l’impression que le couperet de la guillotine est tombé de travers et que la moitié gauche du corps a été séparée de la matière vivante, réduite à un simple poids mort.
Mentalement, je tente désespérément de mettre en mouvement mon bras et ma jambe gauches, mais rien n’y fait. Seule ma moitié droite se soulève. À cause du poids de la moitié gauche qui demeure inerte, quoi que je fasse, je ne fais que tourner autour de mon axe. C’est effrayant. Grâce à ma formation, je finis progressivement par comprendre ce qui est en train de m’arriver.
Un AVC. On appelle aussi cela une hémiparésie, ou paralysie d’un côté du corps. Lorsque la paralysie est complète et définitive, on parle d’hémiplégie. Je vous le précise à toutes fins utiles. Paralysie unilatérale : une terminologie de mauvais augure.
Paralysie
Lorsque cela survient aussi brutalement, il s’agit le plus souvent d’une thrombose, une coagulation anormale dans une artère, mais il arrive aussi qu’une hémorragie cérébrale en soit la cause.
Que faire alors ? Arrêter la coagulation ou, au contraire, stopper l’hémorragie : voilà une question à laquelle seule la science médicale peut répondre. Ce qui est certain, c’est l’angoisse et l’horrible idée de ne plus pouvoir se déplacer.
Je pense malgré moi au destin de ma mère, que j’ai connue paralysée pendant dix-huit ans à cause d’une sclérose en plaques — maladie tout à fait différente, mais qui conduit elle aussi à la paralysie. J’essaie d’avaler ma salive. La perspective de devenir dépendant se dresse devant moi dans toute son horreur.
Étendu entre le matelas et le lit, je réalise soudain que je suis seul chez moi. Je n’ai pas encore de téléphone fixe et mon GSM traîne quelque part. Il devient vite évident qu’il me faut prévenir les secours d’une manière ou d’une autre. Pendant un instant, je suis tenté de ne rien faire et d’attendre tranquillement la mort, mais ce n’est pas une option sérieuse. Pas maintenant que j’ai envie de vivre.
Depuis des années, je vis avec l’idée que je finirai bien par faire un infarctus, comme mon père, et qu’il me restera alors assez de temps et assez de myocarde pour arrêter de fumer, commencer un régime contre le cholestérol et corriger quelques autres habitudes néfastes auxquelles je suis resté attaché malgré ma profession.
Je pensais ainsi tenir jusqu’à soixante-dix ans, comme notre père, avant d’avoir encore suffisamment d’années devant moi pour sombrer dans la démence, comme lui. Que je puisse un jour me retrouver paralysé, à l’image de ma mère, ne m’avait jamais traversé l’esprit.
Être paralysé est la dernière chose que je souhaiterais, après avoir passé toute mon enfance dans une situation de soins à domicile, tant bien que mal. Je pousse le lit avec mon bras droit. L’effort est considérable, mais grâce à la force de ma moitié droite encore valide, je parviens finalement à me dégager du matelas et du lit, puis à ramper jusqu’à la table du petit-déjeuner où, en toute logique, devrait se trouver le téléphone portable.
Mais il n’y est pas.
Le loft paraît soudain beaucoup plus vaste que ses cent mètres carrés réels lorsque l’on doit s’y traîner sur une moquette mur à mur avec tout le côté gauche paralysé. Je me sens de plus en plus confus intérieurement. Pourquoi cela doit-il arriver maintenant ? Tout allait pourtant si bien.
J’ai beaucoup maigri. Je vis plus sainement. Je suis enfin libéré de l’irritation permanente que représentait la vie avec un homme malade. Quel soulagement, certes payé au prix fort. Car il faut bien reconnaître que ma santé y a laissé de profondes séquelles.
Au moment même où je commençais à reconstruire une existence nouvelle, au moment où j’avais rencontré sur internet Petit Prince Seize Ans, surgissant comme un rayon de soleil dans le jardin d’hiver de mon cœur, voilà que cela m’arrive. Je reprends goût à la vie, je tombe amoureux, et avant même de m’en rendre compte me voilà paralysé ; la fête est terminée.
Non. Cela ne peut pas être ainsi.
Je le pense du plus profond de mon cœur et de tous mes membres, vivants ou morts. Je suis intimement convaincu que je vais guérir et qu’un nouveau commencement se prépare.
Boîte à bavardages
Cette nuit encore, j’ai longuement parlé avec Petit Prince dans la boîte de dialogue électronique, puis au téléphone.
C’était merveilleux, extraordinaire, fantastique, au-delà même des limites du plaisir, au superlatif absolu. D’une fraîcheur incomparable. Il est impossible que tout s’arrête précisément maintenant. Que cela se termine dans un fauteuil roulant et dans une maison de soins. Juste au moment où s’ouvrait la perspective d’une sexualité retrouvée, d’un désir renouvelé ; au moment même où la libido relève la tête avec une puissance stupéfiante et balaie tous les obstacles pratiques.
Au moment même où je voulais récolter les fruits amers de la souffrance, du manque et de la privation.
J’ai envie de pleurer, mais je me retiens. Il faut avancer, ne serait-ce que centimètre par centimètre, faute de quoi je vais tout simplement mourir ici. Si la paralysie s’étend encore, je ne pourrai bientôt plus bouger du tout, sans même parler du risque de tomber dans le coma.
Il est difficile de progresser avec un côté gauche qui refuse toute coopération, même si j’ai parfois l’impression d’y percevoir encore un peu de vie : un auriculaire qui remue légèrement, un pied qui semble pousser faiblement. Je me sens si impuissant, si humilié. Cette absence d’une moitié entière. Cet homme réduit à moitié, ce poids mort que je suis incapable de relever. Vais-je me figer et mourir ?
Ai-je une hémorragie cérébrale ou une thrombose ? J’essaie de me rappeler tout ce que j’ai fumé et bu durant la nuit, tandis que me reviennent par fragments les conversations échangées avec Petit Prince Seize Ans. Nous sommes le dimanche 2 février, aux alentours de midi, jour de la Chandeleur. Me voici terrassé en ce jour du retour de la lumière, commencement de la fin du morne hiver.
Offertoire
Psaume 44,3 : Diffusa est gratia in labiis tuis. « La grâce est répandue sur tes lèvres. »
Pourtant, c’est à toi que je pense, mon bien-aimé. Même à moitié paralysé et rampant sur le sol, je ne peux cesser de songer à toi, mon Prince. Ma relation virtuelle. Ma découverte.
Tu n’as que seize ans, tandis que moi j’en aurai bientôt quarante-sept. Que je puisse encore vivre une telle chose ! Rien de tout cela ne devrait être possible, et pourtant c’est ainsi. Je ne trouve pas d’autre manière de le dire. Tu m’impressionnes profondément.
C’est en m’agrippant à toi que je traverse cette demi-paralysie avec plus de peur que de mal. Je suis bouleversé par ta solitude, ton attrait, ton intelligence, tes réparties spirituelles et la façon dont tu dis « oups » lorsque je fais virtuellement l’amour avec toi.
La paralysie s’accompagne d’un sentiment de catastrophe imminente et de menace. C’est aussi un moment de révélation, une brèche dans ma ligne de défense, une ouverture panoramique dans mon être intérieur, qui sera bientôt découpé en fines tranches translucides par les machines, comme un saucisson ; traversé par des faisceaux imaginaires, débité en rondelles par des champs d’énergie savamment maîtrisés.
Avant même de comprendre ce qui vous arrive, vous voilà enveloppé dans une vieille couverture sur un brancard, incapable du moindre mouvement. Vous êtes aspiré dans un processus de soins déclenché par une force inconnue, un processus qu’il n’est plus possible d’arrêter. Et cela me ramène au point de départ.
Plus la paralysie dure, plus il devient probable que la perte de tissu cérébral soit définitive. Si les choses évoluent rapidement, le caillot peut encore se dissoudre et la nature réparer elle-même une partie des dégâts.
Je veux vivre, car malgré mon esprit troublé, je sais que j’ai encore quelque chose à faire pour toi, mon cher Petit Prince, mon garçon de seize ans retrouvé après tant d’années de recherches sur internet et ailleurs. Je t’ai finalement trouvé.
Tout ce que j’ai entrepris jusqu’ici s’est soldé par un échec ou s’est éteint dans le non-sens impénétrable de la folie. L’amour auquel je croyais, les aventures que j’ai vécues, tout cela n’a finalement été que l’épanouissement de la démence et de la fureur. Du sable mouvant.
Et pourtant, le papa continue toujours d’y croire. À croire qu’il sortira encore quelque chose de tout cela. Plus que jamais maintenant, puisque la catastrophe a été évitée. Un peu comme le typhon dans Mahagonny de Kurt Weill et Bertolt Brecht : après son passage, tout semble permis, avant que tout ne tourne finalement de nouveau à la catastrophe. L’être humain détruit lui-même ce que l’ouragan a laissé debout.
Causeries de chat
XXX
Musique sans toi
Cher Ibrahim,
J’ai de nouveau une radio et un lecteur de CD à la maison, et Internet fonctionne toujours lui aussi.
Sauvé ! Le dragon de l’absence de musique est mort ! C’était devenu tellement ennuyeux ici. La chaîne stéréo que j’avais emportée de notre maison, je n’ai jamais réussi à la brancher correctement. Je ne suis pas un homme pratique. L’appareil est probablement en panne. Il a donc fallu en acheter un nouveau. Il trône maintenant là, tout brillant.
Il s’est encore passé d’autres choses ce week-end. J’ai récupéré un tapis disparu, un tapis oriental rouge en laine tissée, aux couleurs végétales. Il se trouvait autrefois dans la salle d’attente du cabinet de médecine générale et il a disparu un beau jour, comme tout disparaissait dans notre ménage, tôt ou tard, sous ton règne de terreur.
Parfois quelque chose revenait, ou bien je retrouvais mes affaires chez d’autres personnes. Des objets familiers déménageaient de manière imprévisible, sans raison ni ordre discernable. J’ai rapporté deux fauteuils et un canapé de la salle d’attente, ainsi que l’étagère à tablettes de verre. Comment nous avions obtenu tout cela, je l’ignore. C’était une de ces choses qui étaient apparues un jour sans qu’on sache comment. J’ai fini par cesser de poser des questions, je dois l’avouer.
Je commence à sortir les objets des cartons. La nouvelle radio et le lecteur de CD que j’ai achetés aujourd’hui au supermarché sont une source de ravissement. Une paix et une beauté intactes, une moquette de volupté sur des accents de musique classique. Il ne me reste plus beaucoup de CD après la chaîne de catastrophes que tu as déchaînée sur moi. Lorsque j’ai commencé à les regarder et à les écouter, bien des souvenirs amers m’ont encore assailli.
Le contenu ne correspond souvent pas aux boîtiers. Soit ils sont vides, soit ils contiennent tout autre chose que ce qui est indiqué sur la couverture. Je constate qu’il ne m’en reste plus beaucoup, une vingtaine de bons tout au plus, bien que je n’aie pas encore tout vérifié, à cause des boîtiers vides que je n’ose pas encore jeter, au cas où des CD encore lisibles réapparaîtraient des décombres, peut-être sans boîtier ou rangés dans le mauvais. Des centaines ont disparu. Principalement du classique et de la musique noire. Énormément de chant.
Il m’a fallu un certain temps pour faire fonctionner le nouveau lecteur. Sans le mode d’emploi, impossible. Je commence par de la musique latino-américaine, d’une gaieté pétillante intimement liée à la mélancolie. Des souvenirs. Une amitié qui fut autrefois promesse et avenir, fondée sur une profonde compréhension mutuelle, et qui cesse d’exister.
On ne peut vivre ensemble que sur la base d’un profond respect, n’est-ce pas ? Ce qui signifie aussi qu’il faut toujours laisser à l’autre une part de liberté. Pourtant, on peut aller trop loin dans cette voie. Tout se dérègle lorsque l’on permet à quelqu’un d’abuser de vous, d’entraver votre épanouissement et, pire encore, de vous mentir et de vous tromper la moitié du temps.
Comme tu l’as fait, mon détesté Ibrahim. Et l’autre moitié du temps tu ne mentais pas, si bien que plus personne ne savait laquelle des deux moitiés était la vraie. Mais je ne voulais plus parler de toi. Mon âme a quitté la tienne, ou l’inverse.
Le cours de mes pensées ne procède plus par à-coups lorsque je mets du Bach dans mon loft. L’Oratorio de Noël. J’entre dans un flux régulier, rythmé et ordonné qui me permet de mieux maîtriser mes nerfs, lesquels ont parfois tendance à me remonter à la gorge, surtout lorsque j’écris.
Alors je regarde constamment l’heure et je compte le nombre de lignes écrites ce soir. Comme la démolition de la mémoire avance lentement. Cette manie de regarder l’horloge est d’autant plus excitante que je vais bientôt me connecter au chat pour voir si Prince Seize est en ligne. C’est généralement entre minuit et demi et une heure et demie du matin.
Maintenant que plusieurs jours se sont écoulés depuis que j’ai vu ou entendu P16, je donne de plus en plus la priorité à l’écriture du livre, parce que cette occupation silencieuse procure malgré tout la plus grande satisfaction spirituelle, davantage que de bavarder avec de gentils garçons qui n’arrivent même pas à la cheville du plutôt petit Prince Seize.
Cher Prince,
Je ne parviens plus à m’enthousiasmer pour d’autres hommes, et je t’en veux un peu pour cela, mon bien-aimé, d’avoir disparu ainsi et de m’avoir privé de la possibilité d’être satisfait par des tiers. Mais il fallait sans doute que les choses se passent ainsi. « Mieux vaut mourir que l’impureté », comme je dis toujours.
« Grosser Herr, O starker König. » Bach, la divine machine à coudre. Je suis particulièrement satisfait de mon tapis, de mes fauteuils et de mon étagère. Tout est ancien, à l’exception de la radio et du lecteur de CD qui me regardent avec leurs yeux à facettes et leurs sourcils clignotants. J’aime les vieilles choses, mais pour la technologie nous dépendons malheureusement du neuf.
J’ai choisi un appareil avec le moins de boutons possible, car je suis vieux à ce point-là. Trop de touches de fonction sur les machines me dévisagent d’un air malveillant sans jamais révéler leurs secrets. Je ne sais pas à quoi servent la plupart d’entre elles. À cet égard, je suis né vieux avant l’heure. Je traîne une âme antique sur de grandes roues de charrette.
Je me sentais déjà vieux lorsque j’étais enfant, à cause de la situation pénible de mes jeunes années avec une mère malade et un père dentiste. D’ordinaire je n’y pense jamais, mais avec un morceau de Bach cela devient possible, et cela fait à peine mal, comme lorsque mon père attendait assez longtemps après l’anesthésie avant de commencer à percer. C’était presque supportable.
La plupart du temps il n’attendait pas, parce qu’il était toujours pressé et jamais satisfait. Certaines personnes sont ainsi. Mon père, qui fumait cigarette sur cigarette, travaillait sans relâche pour combler les cratères financiers qu’il avait lui-même creusés. Cette témérité sans frein. Cet entêtement que je possède également. J’ai remarqué que je vais devoir emprunter la même voie.
J’ai beaucoup hérité de lui. Moi aussi je me laisse tromper en pleine connaissance de cause et je dois ensuite payer les dettes. Je ne veux pas être inférieur à lui, et c’est sans doute aussi l’une des raisons pour lesquelles j’ai supporté Ibrahim si longtemps, parce que mon père a pris soin de sa femme malade jusqu’au bout, cette étrange sollicitude inversée envers la mère dans laquelle j’avais moi-même un rôle à jouer.
Ce n’était pas un partenariat dans ma tendre enfance. Les soins ne sont pas un travail d’équipe, mais un combat permanent dans lequel j’avais toujours l’impression de perdre parce que je croyais être le seul à ne pas pouvoir refuser. Encore que cela repose peut-être sur une surestimation de moi-même.
Après mûre réflexion, je laisserai à mon père la préséance en matière d’héroïsme, parce qu’il a accompli durant toutes ces années une œuvre de soins admirable auprès de son épouse paralysée, ma mère.
Endors-toi
Je ne vais pas remuer ces sentiments amers ce soir, car il n’en sortirait rien de bon.
Puisqu’il est une heure du matin, je vais jeter un coup d’œil sur le chat pour voir si Prince est là, maintenant que nous sommes arrivés dans l’Oratorio de Noël au merveilleux « Schlafe mein Liebster ». Je vais l’utiliser comme citation ce soir. Me voici de retour après une courte interruption.
« Schlaf ein. » Tu n’es pas sur le chat ce soir, mon bien-aimé. Je compte les jours. Il reste encore vingt-deux mois avant ton dix-huitième anniversaire. Ce serait merveilleux si, d’ici là, le contact entre nous était rétabli. Schlafe mein Liebster, vais-je chanter avec Bach.
Tu n’es pas là. Puisse cela signifier que tu dors bien et que tu fais de doux rêves. Alors un rayon de soleil musical traverse l’espace. « Nun wird mein liebster Bräutigam ! » Voici que mon bien-aimé époux, le héros issu de la lignée de David, naît enfin pour la consolation et le salut de la terre. Maintenant brillera l’étoile de Jacob. Les premières lueurs de l’aube apparaissent déjà.
Je consulte le texte. Cesse maintenant de pleurer, peuple de Dieu, ton bonheur s’élève haut dans les cieux. « Herr, dein Mitleid. » Les minutes s’écoulent tandis que j’écoute et attends sans rien faire. Peu à peu je m’apaise. Attendre l’époux céleste, est-ce que je fais autre chose ? Ce n’est pas Ibrahim qui a répondu à cette attente, je l’ai compris depuis longtemps. « Seigneur, montre-nous ta miséricorde, console-nous et rends-nous libres. »
Je ne saurais mieux le dire moi-même. Prince ne vient pas et je souffre de son absence. Tandis que l’orchestre explore toutes les variations du thème, le ténor et le soprano, un garçon des Wiener Sängerknaben, reprennent leur souffle avant de célébrer, en s’entrelacent l’un à l’autre, l’aspiration à la délivrance et à la miséricorde. « Und macht uns frei. »
Prince ne vient pas ce soir.
La pile de livres
Bismillahi rahmani rahim.
Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Partout, dans tous les pays, la consolation du Très-Haut est à portée de main, pour peu que nous soyons capables d’accueillir Sa Grâce, de lire des livres pieux comme celui-ci et d’écouter la musique de notre choix.
Je me sens consolé et libéré par ces voix qui sonnent si différemment et qui pourtant chantent le même texte, le répètent, le retournent et le superposent. Und macht uns frei.
Tous ces livres sont restés dans des cartons pendant tout ce temps, aussi loin que possible du regard, au fond des armoires encastrées, sur des étagères du débarras, des toilettes et du coin dressing. Ils sont empilés pêle-mêle en colonnes verticales, ce qui rend les recherches difficiles.
Après une demi-heure, je n’ai toujours pas trouvé ce que je cherche, mais je reviens avec toutes sortes de merveilles que je n’avais pas touchées depuis longtemps et qui me tombent maintenant entre les mains. Heures de la Vierge, Méditations pieuses. La Sainte Bible dans la traduction du Roi Jacques.
Je m’allonge sur le ventre devant les étagères les plus basses. Je dois utiliser un petit escabeau pour fouiller les rayons du haut. La mystique persane, les soufis et les derviches. J’ignorais que je possédais encore tout cela. Que ma bibliothèque soit à ce point désordonnée est sans doute le symbole du désarroi de ma vie intérieure au cours des années passées.
Dans le petit appartement que j’occupais avec Ibrahim durant la dernière année de notre lente déchéance commune, il n’y avait pas de place pour laisser respirer convenablement les livres. Certains ont disparu, d’autres sont restés enfermés tout ce temps dans des caisses à bananes.
Cela m’a causé tourment et douleur, chose qu’Ibrahim n’a jamais comprise, car je suis quelqu’un qui aime véritablement les livres et qui ne peut vivre sans eux.
Le bouquet final
Je trouve aussi un livre rouge intitulé : Les Poètes ivres d’Allah. Sur le rabat figure un texte allemand qui m’interpelle et que je retranscris ici :
« Je suis le poisson amoureux, toutes les mers me saluent. Une goutte de moi est la mer, chaque goutte est l’océan. L’amour parle par ma langue. L’amour est une promenade. Avant qu’il y eût un trône, tu étais déjà roi. Ah, cette main de l’amour dissipe mon chagrin. Avant qu’Adam ne fût créé, que l’âme fût placée dans le corps et que le diable fût maudit, le ciel était un chemin de promenade. Celui qui ne comprend pas l’amoureux est un fou ou une brute. »
Je traduis cela de mémoire, mais l’idée est de Yunus Emre (vers 1240-1320), musulman, mystique et poète de langue turque. La citation me sourit en lettres jaunes sur la couverture rouge de Allahs trunkene Poeten de Stefan Makowski, sous-titré : « Islamische Liebesmystiker ». Benziger Verlag, 1997.
Qui a jamais parlé de l’amour avec plus de beauté ? Le petit livre m’est tombé entre les mains alors que je cherchais dans les piles d’ouvrages quelque chose sur saint Jean Berchmans.
La glace
Il n’y a rien de pire sur terre que d’être adolescent.
Il n’y a rien de beau à découvrir dans cet endroit couvert de moisissure, rien de frais dans un passé moisi. C’est précisément pour cela que j’aime tant mettre des garçons au bain : pour rendre quelque chose. Réparer les dégâts du passé. Ajouter une pincée de levain à toute cette farine.
Je voudrais réparer une injustice et offrir à ces créatures fragiles, à ces garçons indociles, un instant de beauté et de joyeux repos. Je n’interviens que pour colorer d’un peu de mystique un unique moment de leur existence, à partir des gros livres que papa a lus.
Tiens, tiens, si ce n’était pas mon petit garçon ?
XXX
Und macht uns frei. Puis la connexion se coupe.
Note : certains passages de ce roman ont été volontairement omis (xxx), parce qu’ils ne sont pas destinés aux âmes sensibles.
À suivre…
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