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La danse de Saint-Guy

La danse de Saint-Guy

La danse de Saint-Guy : danse ou maladie ?

Ce qui rend saint Vitus, en tant que saint guérisseur, si fascinant, c’est ce point de rencontre entre la danse et la folie, le tout sur fond de musique de nuit de la Saint-Jean. Beaucoup de sottises ont déjà été écrites sur la danse de Saint-Guy, mais j’avais envie d’en connaître le fin mot. Je rends ici compte de mes recherches d’un point de vue neutre, quoique critique.

La danse de Saint-Guy à travers les âges

On ne dispose pas de beaucoup de certitudes historiques concernant le personnage qui a donné son nom à la danse de Saint-Guy. Sa vie est en grande partie légendaire, telle que nous la connaissons par la Legenda Aurea.

Vitus était le fils d’un sénateur païen de Sicile, au IIIe siècle de l’ère chrétienne. Ses parents confièrent le nourrisson à une nourrice, Crescentia, qui l’éleva avec son mari Modestus et l’initia à la foi chrétienne.

Lorsque son père s’en aperçut, fort tardivement, il ne ménagea aucun effort pour faire changer d’avis son adolescent, allant jusqu’à lui proposer la danse et la musique, ainsi que les plaisirs de la chair. Sexe, drogue et rock’n’roll avant la lettre. Lorsque cela échoua contre toute attente et que Vitus resta inébranlable dans sa foi, ce père romain inquiet ne recula ni devant la violence ni devant la torture, allant finalement jusqu’à vouloir tuer son propre fils.

Vitus resta obstinément fidèle à sa foi et prit la fuite sous la protection de Crescentia et de Modestus.

Folie

Ils arrivèrent en Lucanie, une région aride du sud de l’Italie, où un aigle leur apporta du pain et les sauva de la famine, jusqu’à ce que Vitus accomplisse toutes sortes de guérisons miraculeuses et mette sur pied une pratique médicale florissante, avec une attention particulière aux maladies nerveuses.

La nouvelle parvint aux oreilles de l’empereur Dioclétien, dont le fils était possédé par un mauvais esprit, autrement dit fou. Vitus fut sommé de se rendre à Rome pour voir si un miracle ne pouvait pas se produire. Il avait apparemment un certain talent pour soigner les âmes, car il réussit sa mission et guérit le prince fou.

En revanche, il refusa catégoriquement lorsqu’on lui proposa de récolter gloire et richesses à condition d’abjurer la foi chrétienne et de sacrifier aux dieux païens. Comme il résistait obstinément, il fut jeté aux lions pour être dévoré dans l’arène.

Les lions n’en avaient pas envie ce jour-là. Ils se couchèrent à ses pieds, lui léchèrent les orteils et ne lui firent pas le moindre mal. Les spectateurs ont probablement exigé le remboursement de leur billet devant une prestation aussi tiède.

Friture

On eut donc recours à une méthode plus pratique, qui ne nécessitait pas la coopération d’animaux récalcitrants. Vitus, Modestus et Crescentia furent ainsi plongés dans de l’huile bouillante afin de mettre douloureusement fin à leurs jours.

Selon la légende, un Romain, pour se moquer d’eux, jeta un coq dans l’huile de friture auprès des saints soumis à la chaleur. C’est pourquoi saint Vitus est souvent représenté en compagnie d’un coq.

Les saints bouillants furent tirés de leur situation désespérée par des anges accourus à leur secours, qui les sortirent de la marmite et les ramenèrent en Lucanie, où nos martyrs suppliciés rendirent l’âme. Des aigles gardèrent leurs corps jusqu’à ce que la veuve Florentia les découvre et leur donne une sépulture chrétienne.

Jusqu’au terme de son supplice mortel, Vitus resta fidèle à la foi chrétienne et devint ipso facto un saint, reconnu comme tel aussi bien par l’Église catholique romaine que par l’Église orthodoxe. Au Moyen Âge, il connut un succès international comme l’un des quatorze saints auxiliaires.

Rhin et rimes

Sint-VitusDans l’Église catholique, les Saints Auxiliaires désignent un groupe de quatorze saints qui, outre leur culte individuel, sont également vénérés et invoqués collectivement. Ils sont surtout réputés pour leur aide dans toutes sortes de maladies et d’affections.

En tant que groupe, les Nothelfer apparaissent pour la première fois, selon la Wikipédia germanophone, au XIVe siècle dans la région rhénane. Trois martyres figurent au cœur du groupe, à propos desquelles circule en Allemagne la comptine suivante : « Sankt Margaretha mit dem Wurm, Sankt Barbara mit dem Turm, Sankt Katharina mit dem Radl, das sind die heiligen drei Madl. »

Ou, en néerlandais : sainte Marguerite avec le dragon, sainte Barbe avec la tour, sainte Catherine avec la roue. Ce sont les trois saintes vierges.

Classés plus ou moins par ordre alphabétique, voici les quatorze saints que l’on trouve en Allemagne. Je pense toutefois qu’il existe des différences régionales, et que l’on peut donc rencontrer d’autres listes. Saint Sébastien, par exemple, ne figure pas dans celle-ci, alors que je pensais qu’il en ferait partie.

Source de l’image : Lothar Spurzem / CC BY-SA 2.0 DE (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/de/deed.en)

Presque par ordre alphabétique

Pour les six premiers, nous pouvons faire bref et nous contenter d’indiquer leur domaine de spécialisation : Achatius : maux de tête, Barbe : fièvre, Blaise : maux de gorge. Catherine : maladies de la peau. Christophe : peste.

La liste allemande présente quelques particularités. Il est quelque peu étrange de trouver Cyriaque, que l’on invoquait contre les tentations au moment de la mort. Un choix curieux parmi toutes ces maladies des organes. Denys doit quant à lui partager avec Achatius le marché, certes inépuisable, des maux de tête. Il s’agit de martyrs décapités, d’où cette attribution.

Érasme de Formiae est, pour une raison analogue, invoqué contre les troubles gastriques et intestinaux, puisque lors de son martyre, ses intestins furent arrachés de son corps. Il est également connu sous le nom de saint Elme. Il est ainsi celui qui a donné son nom au feu de Saint-Elme, sujet sur lequel il faudra que je revienne.

Eustache intervient dans les différends familiaux. Il y a ensuite Georges, toujours utile en cas de maladies des animaux domestiques. Gilles protège contre toutes sortes de fléaux. Marguerite est invoquée pour les maladies féminines et pendant la grossesse, et Pantaléon est le saint patron des médecins, ce qui n’est pas non plus une maladie.

Sankt Veit

C’est donc un joyeux bric-à-brac que ces quatorze saints.

Les maladies cardiovasculaires n’y figurent curieusement pas. Cela reflète peut-être les centres d’intérêt de l’homme médiéval, qui ne vivait en moyenne pas aussi vieux que nous, de sorte que les maladies cardiovasculaires n’avaient pas le temps de se manifester.

Ce n’est de toute façon pas une liste exhaustive. À cette époque, bien d’autres saints guérisseurs étaient encore actifs que ces quatorze-là, et ils ne connaissaient rien au cholestérol.

Vitus est le dernier de la série dans l’ordre alphabétique. On fait principalement appel à lui dans les cas d’épilepsie et de maladies nerveuses. Et bien sûr pour la danse de Saint-Guy. Mais qu’est-ce donc au juste ? Veitstanz, comme on dit en allemand. Le terme existe également en français sous la forme de « danse de Saint-Guy », et en anglais sous celle de saint vitus dance.

C’est simplement pour dire qu’il s’agit d’un phénomène européen, qui remonte profondément dans le temps. On peut l’envisager de différentes manières, mais il est notamment lié aux longues journées d’été, puisque la fête de saint Vitus tombe le 15 juin.

Le cœur de l’été

La date n’est pas dépourvue de signification. Au Moyen Âge, elle était considérée comme le début du plein été. « Nach St. Veit wendet sich die Zeit. » Le soleil n’allait guère monter plus haut. Que se passait-il donc au cours de ces soirées tardives et de ces nuits courtes ?

Nous voyons çà et là un pan du voile se soulever dans la littérature qui nous est parvenue à ce sujet, mais beaucoup de choses nous échappent également. Faire de l’histoire, c’est danser sur une corde raide, pour reprendre encore une fois une allusion à la danse. Dans tous les sens du terme.

La fête de saint Vitus tombe le 15 juin, une semaine avant le solstice d’été et dix jours avant la Saint-Jean, le 24 juin. On pourrait dire que saint Vitus ouvre la période des fêtes du solstice d’été, là où saint Jean la clôt.

Entre ces deux saints, la frontière n’est pas toujours clairement tracée. On voit dans de nombreuses villes de l’époque, notamment en Allemagne, défiler des cortèges dansants à l’occasion soit de la Saint-Vitus, soit de la Saint-Jean. Lequel des deux saints l’emporte peut varier selon les régions.

Nuits blanches

Dès le VIIe siècle, l’évêque combatif saint Éloi mettait en garde les habitants de Flandre, qui venaient à peine d’être convertis à la foi chrétienne, contre les débordements des fêtes païennes du solstice d’été. Les paroissiens n’étaient pas autorisés à participer à ces festivités, apparemment réputées pour leurs débauches et leurs mœurs débridées.

Nous pouvons en déduire qu’à l’occasion de ces journées magiques, si longues au cœur de l’été, et de ces nuits si courtes, toutes sortes de réjouissances spontanées avaient déjà lieu à l’époque, accompagnées de plaisanteries et de folie.

Plus on va vers le Nord, plus la différence de durée entre le jour et la nuit augmente et plus le solstice d’été incite la population à faire la fête. Dans les pays scandinaves, le jour le plus long est la fête la plus importante de l’année.

C’est un jour de l’année où les gens aiment bien faire quelques folies. Il en a toujours été ainsi, avec son lot de médisances et de calomnies, car le bon peuple trouvait ces débordements pour le moins étranges.

Christianisation

Les autorités ecclésiastiques s’inquiétaient de cette sauvagerie immorale à laquelle le peuple s’adonnait avec tant d’enthousiasme et tentaient d’y remédier. Notamment en christianisant la fête et en instituant, à l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin, une célébration plus convenable.

La Saint-Jean tombe exactement six mois avant Noël, qui est la fête de la naissance de Jésus-Christ. Pour les hommes du Moyen Âge, il s’agissait d’une date symbolique. Toute l’année était organisée autour des dates religieuses. Celui qui détient la maîtrise du calendrier donne le ton à la société. Toute l’Europe fut christianisée au Moyen Âge et suivit le calendrier romain, sauf à l’Est, où régnait le calendrier grec.

Les hommes du Moyen Âge croyaient que les plantes cueillies pendant la nuit du solstice d’été possédaient des pouvoirs particuliers. Toutes sortes de pratiques magiques circulaient, et cela existe d’ailleurs encore aujourd’hui. Nous pouvons en rire, mais nous ne sommes guère meilleurs.

Il existe toujours beaucoup de superstitions et nous devons nous garder de regarder de trop haut le comportement de nos ancêtres.

Champ de tensions

Dans différentes régions de notre continent, il existe une tension entre les réjouissances débridées du solstice d’été parmi le peuple et l’habillage liturgique d’une Église qui tente de maintenir sous contrôle les comportements susceptibles de franchir certaines limites.

Face aux usages païens, l’Église tenta d’imposer un modèle enraciné dans la révélation et visant malgré tout, dans son principe, à construire une société juste, avec l’adjonction de quelques préjugés moraux.

Que l’Église ait réussi dans son entreprise est une autre histoire. Chacun est libre d’avoir son opinion là-dessus, mais nous devons nous garder de regarder le passé avec les yeux du présent. Sinon, nous ne pouvons pas comprendre ce qui s’est passé autrefois. Il y a fort à parier que nous ne le comprenons pas davantage aujourd’hui.

Quoi qu’il en soit, c’est notre histoire commune, que l’on soit croyant ou non. Les saints qui ont donné leur nom à certaines choses sont autant de témoins de ce processus, comme Vitus à une danse et Jean à une maladie, dont nous reparlerons.

Feu de la Saint-Jean

Jean a également donné son nom à autre chose. Pour clôturer la période du solstice d’été, on allume encore ici et là des feux de la Saint-Jean. Ce sont des feux de joie où l’on embrase des bûchers pour prendre congé de l’apogée de l’année en termes de lumière solaire.

Dans de nombreuses villes et communes, il existe une montagne ou une colline de la Saint-Jean, dont le nom renvoie à l’endroit où de tels bûchers étaient autrefois allumés. On préférait le faire la nuit, pour l’effet visuel.

On allume un feu à la fin d’une fête, pour prendre congé. Les hommes font cela partout en Europe depuis des siècles, lorsque l’été astronomique atteint son apogée. Dans les pays catholiques, c’est à la Saint-Jean ; ailleurs, probablement le 21 juin. Peu importe.

L’allumage d’un feu de joie pour marquer la fin d’une période festive existe aussi au carnaval, notamment à Alost, ici tout près, mais également lors de toutes sortes de fêtes populaires. Les feux de joie nocturnes constituent des repères dans l’espace et dans le temps et ont donné lieu à des débordements émotionnels.

Automne

Allumer un feu signifie la fin des réjouissances. On brûle quelque chose qui, désormais, n’est plus là. Le feu a à voir avec la chaleur et la lumière, mais aussi avec la purification. Il possède une fonction purificatrice. C’est un sacrifice par le feu, au sens propre du terme.

Les pratiques magiques offrent un soutien émotionnel et une protection quasi enchantée dans un monde où les forces de la lumière livrent constamment bataille aux puissances des ténèbres. Telle était, grosso modo, la vision du monde à l’époque.

La nuit essuie une défaite, mais cela ne durera pas longtemps, car commence désormais l’invasion insidieuse de la lumière du jour, qui atteindra son point le plus bas dans six mois. Le 21 décembre vient le solstice d’hiver et, le 25 décembre, Noël, qui signifie la renaissance de la lumière.

Il semble fort probable que les autorités ecclésiastiques aient voulu offrir une alternative acceptable aux fêtes païennes du milieu de l’été. Saint Vitus devait encore jouer un rôle important longtemps après sa mort.

Reliques

En l’an de grâce 756, les reliques de notre saint Vitus, toujours en mouvement, arrivèrent à la basilique de Saint-Denis, près de Paris, puis, en l’an 836, partirent pour l’Allemagne, comme cadeau de fondation de l’abbaye-mère lors de la création du premier monastère bénédictin de Saxe, fondé en 822.

C’est ainsi que naquit l’abbaye impériale princière de Corvey, sur la Weser, dont saint Vitus est encore aujourd’hui le saint patron. Cette abbaye envoya des missionnaires vers le Nord et l’Est, qui y propagèrent davantage le culte de Vitus, tandis que ses restes corporels étaient de plus en plus dispersés au fur et à mesure de la création de nouvelles fondations.

En 1355, Prague entra, sur ordre de Charles IV, en possession de la tête de saint Vitus, qui y fut conservée et vénérée dans la cathédrale Saint-Guy, dont les flèches dominent la ville depuis la colline du château.

Nous voici désormais en plein Moyen Âge. Le XIVe siècle dément, pour reprendre les termes de Barbara Tuchman.

Saint patron

Vitus a fort à faire en tant que saint protecteur des apothicaires, des aubergistes, des brasseurs, des viticulteurs, des chaudronniers, des danseurs et des comédiens, des épileptiques, de la jeunesse et des animaux domestiques. Je n’invente rien.

Saint patron des apothicaires et des tireurs de bière, bien étonnés de se voir ensemble. Étonnés de se retrouver ainsi réunis. Ce n’est pas sans signification. Ils ont seulement en commun de fournir des substances enivrantes.

Chez les Slaves, saint Vitus est également le patron des champignons, aidé par de bienveillants lutins qui s’occupent pour lui des champignons et les aident à pousser. Il n’est pas interdit d’y voir un lien possible avec l’usage des champignons hallucinogènes, qui existaient alors tout autant qu’aujourd’hui.

Ainsi, saint Vitus est également le saint protecteur des usagers de substances, comme élément de ce vaste domaine de la psychiatrie avant la lettre.

Cocorico

Vitus est également le saint patron de la Saxe, de la Bohême, de Prague, de Mönchengladbach, d’Ellwangen, de Höxter, de la Sicile et du Gooi. Il est amusant de constater qu’il est aussi le saint patron des lève-tard. Ceux qui ont du mal à sortir du lit le matin peuvent s’adresser à lui.

Cela a à voir avec son animal totémique, le coq. Nous avons déjà vu qu’un coq avait été jeté dans la marmite d’huile bouillante avec lui, bien que cet épisode ne figure pas dans la vie telle que nous la connaissons par la Legenda aurea de Jacques de Voragine.

Il n’en demeure pas moins que saint Vitus est souvent représenté, dans les scènes médiévales, avec un coq à ses côtés. Cet animal est par excellence le symbole de la fin de la nuit. Le coq est le premier à se lever et salue le retour de la lumière du soleil par son chant.

C’est aussi pourquoi les lève-tard, ou encore les personnes qui craignent de dormir trop longtemps un matin donné, peuvent s’adresser à lui. Il est ainsi le meilleur guide pour le voyage à travers la nuit.

Usage de substances

L’aide de saint Vitus est en outre indiquée pour toutes sortes de maladies nerveuses telles que les convulsions et les crampes, la folie, l’épilepsie, la rage et les accès de fureur, la danse de Saint-Guy (quoi que cela puisse bien vouloir dire), l’énurésie et les morsures de serpent.

Au Moyen Âge, comme aujourd’hui, toutes sortes de troubles psychiques et d’affections nerveuses existaient, face auxquels on ne savait guère que faire. La médecine n’était pas encore ce qu’elle est aujourd’hui. À vrai dire, nous n’avons toujours pas beaucoup de raisons de pavoiser lorsqu’il s’agit de prendre en charge les troubles psychiques. Voilà pourquoi il est justement utile de regarder le passé.

Bien avant l’avènement de la médecine moderne, il existait toutes sortes de manières de faire face à la maladie et à la souffrance, parmi lesquelles divers rituels magiques ou exercices religieux. Il y avait des gens atteints du mal caduc et des gens qui déliraient, comme dans toute société. Il y avait de l’alcool, des apothicaires qui vendaient toutes sortes de substances, et des champignons hallucinogènes.

On pouvait ainsi consulter un saint guérisseur considéré comme le plus compétent pour le mal dont on souffrait. La fête annuelle du saint déclenchait invariablement un cortège de personnes atteintes de diverses affections, venues chercher guérison et consolation.

Pèlerinage

Ainsi, une fois par an, les « malades des nerfs » (pardonnez-moi l’expression) se rassemblaient pour assister à la grand-messe dans une église ou une chapelle consacrée à saint Vitus.

Cette spécialisation avait ses avantages, et cela vaut pour tous les saints guérisseurs qui se consacraient à un domaine particulier. Il se créait un lieu, ou mieux encore un endroit, où certaines choses se produisaient qui ne se produisaient pas ailleurs. Il y avait un moment de l’année où la puissance guérisseuse était considérée comme particulièrement efficace.

C’est là que naquit une première expertise dans la manière de traiter ces affections. Le mouvement associatif s’en empara. Toutes sortes de guildes, de confréries et de communautés choisirent un saint patron en fonction de leur objectif social. De là naquit une forme de prise en charge.

Ainsi naquit également le tourisme de guérison. Au Moyen Âge, les gens aimaient partir en pèlerinage. C’était une raison de quitter un peu son foyer et l’on pouvait chercher le pardon de ses péchés ou la guérison de ses maux, deux démarches qui se mêlaient assez largement.

Sanctuaire

On pouvait se rendre dans une station balnéaire à la recherche d’une purification du corps, ou dans un sanctuaire à la recherche de la guérison de l’âme.

À cela s’ajoutait le changement de cadre, qui en soi peut déjà être salutaire pour certains, lorsqu’ils sont contraints de vivre dans des conditions déplorables ou malsaines. Le déplacement, ou plutôt l’éloignement, peut en lui-même être bénéfique dans de tels cas.

Le centre du culte était un sanctuaire, littéralement construit sur les reliques de quelqu’un mort depuis longtemps. Cela exerçait une attraction presque magique sur ceux qui étaient atteints d’une maladie particulière et partaient à la recherche d’une guérison.

Les gens venaient de loin avec leurs maux et, outre la prière dans l’église, on mangeait et on buvait, on dansait et on faisait de la musique durant les longues soirées d’été. Naturellement, d’autres événements pouvaient encore s’y produire.

Rencontre

Il pouvait par exemple y avoir des rencontres. Prenons les échanges entre personnes confrontées aux mêmes difficultés, ou encore les débuts des soins spécialisés. On peut bien imaginer qu’à l’origine, tout cela se mélangeait au cours des célébrations en l’honneur du saint.

Des malades nerveux de toutes sortes, leurs proches et ceux qui les accompagnaient, entraient en contact non seulement avec d’autres personnes partageant leur sort, mais aussi avec des charlatans, des diseurs de bonne aventure, des prédicateurs et peut-être même, déjà, avec de véritables intervenants soucieux de les aider.

On ne faisait manifestement pas que parler, on dansait aussi. Ce qui est également une forme de communication, mais sans paroles. On peut considérer cela de différentes manières. La danse peut revêtir des significations très diverses.

Il ne s’agit pas seulement de se défouler physiquement, mais aussi d’un spectacle visuel. C’est quelque chose qui est exécuté par certains, mais vu par beaucoup plus de monde encore. Il y a en effet toujours des gens qui regardent sans participer à la danse.

Limite

La danse offre une occasion de rencontre.

Dans le sanctuaire du saint guérisseur et autour de celui-ci, on danse en effet dans l’espace public, et non dans un lieu clos. On constate toujours qu’il y a davantage de spectateurs que de participants. Surtout lorsque cette danse semble aussi mener à la transe et à l’extase.

La transe est une sorte d’autohypnose dans laquelle l’âme s’enferme dans un rythme de musique et de mouvement, tandis que l’extase est plutôt une sortie de soi de l’âme, une sorte de sortie du corps également.

Il y a là quelque part une limite et, lorsqu’on la franchit, cela devient de la folie. La danse peut devenir folie et conduire à l’épuisement, mais elle peut aussi, à l’inverse, être bénéfique.

La folie, ou encore une autre maladie nerveuse chez quelqu’un qui, pour autant, n’est pas fou, car nous devons faire cette distinction, peut de son côté se manifester par des mouvements étranges qui peuvent être interprétés comme une danse. Ou il peut arriver que la danse ait justement un effet thérapeutique chez certains.

Conclusion

Il n’est pas facile de s’en faire une idée juste.

Aujourd’hui, nous aimons établir toutes sortes de distinctions, à l’avantage de ceux qui viennent après, mais au Moyen Âge, les frontières étaient tracées autrement.

Nous savons maintenant d’où vient l’expression « danse de Saint-Guy », mais nous ne savons toujours pas ce qu’elle signifie. Tout cela n’est pas aussi simple, et nous aurons volontiers l’occasion d’y revenir dans un autre article.

D’autres tâches m’appellent maintenant et je dois donc interrompre ici mon récit. J’espère trouver bientôt le temps d’aborder la suite, sous le titre « La maladie de Saint-Jean ».

Source de l’image de saint Vitus : Wikimedia Commons.


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