{"id":17171,"date":"2021-12-17T10:38:04","date_gmt":"2021-12-17T09:38:04","guid":{"rendered":"https:\/\/dirkvanbabylon.com\/?p=17171"},"modified":"2026-08-12T08:11:34","modified_gmt":"2026-08-12T06:11:34","slug":"le-mois-des-fagots-approche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dirkvanbabylon.com\/fr\/sprokkelmaand-fr\/le-mois-des-fagots-approche\/","title":{"rendered":"Le mois des fagots : approche"},"content":{"rendered":"<h3><b>Tranches de vie<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Chut, Adriaan dort pendant que j\u2019\u00e9cris ceci.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il ne doit pas se r\u00e9veiller avant six heures, car il a besoin de repos pour son voyage. Comment les choses ont-elles pu \u00e9voluer jusqu\u2019au point o\u00f9 il sommeille maintenant dans mon lit ? C\u2019est une longue histoire. Il a repris contact apr\u00e8s des ann\u00e9es, \u00e0 un moment tr\u00e8s particulier, pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque Ibrahim avait \u00e9t\u00e9 intern\u00e9.<\/span><\/p>\n<h3><b>Plan large<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Retour en arri\u00e8re vers l\u2019institut psychiatrique :<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019\u00e9tablissement pour malades mentaux se composait de pavillons dispers\u00e9s dans un parc verdoyant, ne d\u00e9passant pas un \u00e9tage, afin de ne pas donner aux pensionnaires l\u2019id\u00e9e de se jeter par les fen\u00eatres, lesquelles, de toute fa\u00e7on, ne pouvaient pas s\u2019ouvrir. Ibrahim y \u00e9tait enferm\u00e9 et disposait de sa propre chambre, anxieusement propre, au rez-de-chauss\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019\u00e9tait une source suppl\u00e9mentaire de soulagement. La population de ce pavillon du subconscient n\u2019avait rien de rassurant. Une tribu de N\u00e9andertaliens \u00e9puis\u00e9s, venus d\u2019un \u00e2ge pr\u00e9historique sans dentistes, qui erraient dans les couloirs en tremblant et en vacillant au ralenti, s\u2019aidant des rampes de s\u00e9curit\u00e9, avant de se regrouper autour des tables du r\u00e9fectoire \u00e0 l\u2019heure des repas.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Quel lieu d\u2019humiliation, d\u2019extinction et de mauvaise haleine, o\u00f9 l\u2019on fumait beaucoup. Le Walhalla quelques secondes apr\u00e8s le cr\u00e9puscule des dieux. Ibrahim se montre conciliant, flatteur, pr\u00eat \u00e0 tout pour sortir de l\u00e0, mais il conserve malgr\u00e9 tout ce regard sauvage qui r\u00e9v\u00e8le qu\u2019il n\u2019en pense pas un mot.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019\u00e9tait une \u00e9preuve que d\u2019y aller. Bris\u00e9 jusque dans les os et les articulations, on rentrait chez soi apr\u00e8s la visite d\u00e9cevante \u00e0 son conjoint malade, boulevers\u00e9 et sans grand espoir d\u2019am\u00e9lioration. Que peut-on encore faire ? M\u00e9diter longuement, repasser les \u00e9v\u00e9nements en revue, les classer dans un dossier intitul\u00e9 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">stupeur<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> et un cahier intitul\u00e9 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">consternation<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, puis les ranger dans l\u2019hiver obscur du c\u0153ur.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Voil\u00e0 donc ce qu\u2019il reste de celui qui fut autrefois mon mari. Nous nous \u00e9loignons l\u2019un de l\u2019autre, et c\u2019est comme si la lumi\u00e8re elle-m\u00eame s\u2019assombrissait. Je ne parviens plus \u00e0 d\u00e9couvrir en lui la moindre illumination, lui que j\u2019ai tant aim\u00e9, et je m\u2019engage sur le chemin de l\u2019acceptation, celui de la s\u00e9paration. Mais cela demandera encore beaucoup de temps.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il est devenu un souvenir, enracin\u00e9 dans un sable meuble. Je suis maintenant seul, heureusement, sans que tu viennes troubler mes \u00e9lans. J\u2019\u00e9tais profond\u00e9ment boulevers\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque. Les mauvaises nouvelles me sortaient par les yeux. Avec ma sensibilit\u00e9 mystique, je ne trouvais pas d\u00e9nu\u00e9 de sens que ce jeune homme, Adriaan, t\u00e9l\u00e9phone soudainement, apr\u00e8s plus de dix ans sans nous \u00eatre vus ; la derni\u00e8re fois, il devait avoir onze ans \u00e0 peine.<\/span><\/p>\n<h3><b>Adriaan<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il a maintenant plus de vingt ans, fa\u00e7onn\u00e9 comme un dieu grec, plus grand que moi, avec un corps \u00e9lanc\u00e9 et harmonieusement dessin\u00e9, quelques boucles blondes sur la poitrine, une silhouette sym\u00e9trique et \u00e9quilibr\u00e9e. Un peu comme Cowboy Henk m\u00e9tamorphos\u00e9 en un beau et paisible gar\u00e7on, tel qu\u2019il ronfle l\u00e0, si gentiment, sur mon matelas.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Heureusement, j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 le convaincre d\u2019aller se reposer apr\u00e8s lui avoir racont\u00e9 une histoire. Cela me permet de reprendre mon souffle apr\u00e8s la soir\u00e9e extraordinaire que nous avons pass\u00e9e ensemble ici. De temps \u00e0 autre, je vais jeter un coup d\u2019\u0153il vers lui. N\u2019a-t-il jamais connu un p\u00e8re venant s\u2019asseoir pr\u00e8s de son lit pour lui lire une histoire ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Personne ne l\u2019a-t-il jamais aim\u00e9 tel qu\u2019il est, pleinement et totalement Adriaan ? Peut-\u00eatre que non. Il est rest\u00e9 exalt\u00e9 jusqu\u2019au dernier moment, mais qu\u2019il n\u2019y ait aucun malentendu. Adriaan est un gar\u00e7on \u00e0 part, qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec Internet et que je n\u2019ai jamais mis dans un bain.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est un jeune homme parfaitement h\u00e9t\u00e9rosexuel, jeune, s\u00e9duisant et vuln\u00e9rable. Une cat\u00e9gorie \u00e0 lui seul, et le papa respecte cela. Je ne l\u2019ai jamais lav\u00e9 ; il ne figure donc pas dans les statistiques de la salle de bains. Pourtant, il m\u2019est tr\u00e8s proche, de c\u0153ur et d\u2019\u00e2me. Et il revient toujours, comme le chat de la chanson.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Vingt-cinq ann\u00e9es nous s\u00e9parent et nous sommes oppos\u00e9s en tout, mais il existe malgr\u00e9 tout entre nous une interaction fascinante. Soudain il est l\u00e0, assis \u00e0 ma table ; nous buvons du th\u00e9 et nous nous disputons l\u00e9g\u00e8rement \u00e0 propos de la longueur de la ficelle d\u2019un sachet de th\u00e9. Au cours de cette conversation qui dura des heures, tout me revint en m\u00e9moire : ce qu\u2019il \u00e9tait autrefois.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Toujours le premier \u00e0 se lancer, mais se heurtant sans cesse aux obstacles, un gar\u00e7on qui ne voyait aucune limite.<\/span><\/p>\n<h3><b>Adriaan enfant<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Par \u00ab autrefois \u00bb, j\u2019entends un pass\u00e9 tr\u00e8s lointain, lorsqu\u2019il n\u2019\u00e9tait encore qu\u2019un enfant.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019\u00e9tait alors un magnifique petit gar\u00e7on blond de dix ans. Une v\u00e9ritable boule d\u2019\u00e9nergie, d\u00e9bordante d\u2019impulsions irr\u00e9pressibles, sur fond de d\u00e9but des ann\u00e9es quatre-vingt-dix. Je devais avoir un peu plus de trente ans. Le petit Adriaan \u00e9tait un garnement aux cheveux cendr\u00e9s, aux yeux francs et au sourire espi\u00e8gle ; une sorte de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Dennis la Malice<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, un enfant turbulent que sa m\u00e8re avait bien du mal \u00e0 contenir.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">D\u00e8s le premier jour, cet enfant sans gouvernail m\u2019impressionna profond\u00e9ment, et il sembla qu\u2019un lien se forme entre nous, un lien qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e9tonnamment durable, assez fort pour le pousser \u00e0 reprendre contact aujourd\u2019hui, alors que nous sommes tous deux devenus adultes. Il est devenu un beau jeune homme, avec de grandes mains et de grands yeux qui vous regardent sans d\u00e9tourner le regard.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Et quelque part dans cet homme subsiste encore le gar\u00e7on turbulent d\u2019autrefois. Il est h\u00e9t\u00e9rosexuel et je suis homosexuel. Je le pr\u00e9cise parce que cela explique une partie de la tension qui existe dans cette relation : une forte attirance m\u00eal\u00e9e \u00e0 des limites clairement trac\u00e9es qui ne doivent pas \u00eatre franchies.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ces limites \u00e9taient encore plus strictes lorsqu\u2019il \u00e9tait enfant, et je me suis demand\u00e9 un jour si l\u2019attachement qu\u2019il suscitait en moi correspondait r\u00e9ellement \u00e0 ce que doit \u00eatre une relation entre un enfant et un adulte.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce fut douloureux. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, je souhaitais me comporter de mani\u00e8re paternelle ; de l\u2019autre, certains sous-entendus affectifs me troublaient. J\u2019en parlai alors \u00e0 sa m\u00e8re, qui rompit imm\u00e9diatement tout contact, avant m\u00eame que je puisse lui expliquer que j\u2019esp\u00e9rais garder mes \u00e9motions sous contr\u00f4le.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce finalement la d\u00e9cision la plus sage, car certaines situations ne doivent jamais \u00e9chapper \u00e0 toute ma\u00eetrise. Cela m\u2019a fait souffrir. Pourtant, aujourd\u2019hui qu\u2019il est revenu, adulte, dormant ce soir dans mon lit pendant que je veille encore devant l\u2019\u00e9cran, je me sens toujours un peu comme un p\u00e8re \u00e0 son \u00e9gard. J\u2019ai envie de le soutenir sur le plan spirituel, de le prot\u00e9ger, de l\u2019aider \u00e0 grandir et de lui transmettre un peu de feu sacr\u00e9. J\u2019aimerais l\u2019entourer d\u2019attention, de sollicitude et de bons conseils.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce sont peut-\u00eatre mes propres fantasmes. Mais il y a autre chose encore. Son r\u00e9cit m\u2019a rempli de nostalgie et du souvenir de cette amiti\u00e9 particuli\u00e8re qui existait jadis entre sa m\u00e8re et moi, avant la conversation t\u00e9l\u00e9phonique fatale. Une femme forte, dot\u00e9e d\u2019une belle carri\u00e8re et d\u2019une personnalit\u00e9 remarquable.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cela se passait durant les rares ann\u00e9es heureuses qu\u2019Ibrahim et moi avons connues ensemble. Nous \u00e9tions ins\u00e9parables. Nous sommes m\u00eame pass\u00e9s \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision et avons connu nos quinze minutes de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Oui, quelle \u00e9poque. Tout semblait possible. Mon \u00e9poux fonctionnait encore relativement bien et nous avions des perspectives d\u2019avenir.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019entreprise grandissait et prosp\u00e9rait, et nous pouvions \u00e9laborer de nouveaux projets. Mais mieux vaut ne pas trop s\u2019attarder sur le pass\u00e9. Beaucoup de choses ont chang\u00e9 depuis, pour Adriaan comme pour moi. Je prends soudain conscience d\u2019\u00eatre devenu un vieux c\u00e9libataire excentrique, aux habitudes discutables et \u00e0 la sensibilit\u00e9 mystique excessive.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Adriaan, lui, est devenu un jeune homme sportif, accompli \u00e0 bien des \u00e9gards. Il poss\u00e8de toujours ce regard sauvage, mais malgr\u00e9 tout il a m\u00fbri et beaucoup appris. Il s\u2019est aussi beaucoup rapproch\u00e9 physiquement de moi dans sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre. Il m\u2019\u00e9treint lorsqu\u2019il arrive. Il prend parfois ma main lorsqu\u2019il explique quelque chose, ou me fr\u00f4le en passant.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Toute la soir\u00e9e, il m\u2019a sembl\u00e9 vouloir capter toute mon attention. Occuper mon champ de vision. \u00catre constamment au centre de mon int\u00e9r\u00eat. Physiquement, il se place sans cesse entre moi et les murs, comme s\u2019il remplissait tout l\u2019espace. Par moments, son comportement demeure ambigu.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pourtant, quelque chose a chang\u00e9. \u00c9couter n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 son point fort. Mais maintenant ! Il \u00e9coute bien mieux qu\u2019autrefois. Sans cesse, ces yeux reviennent vers moi, comme pour m\u2019interroger, accompagn\u00e9s d\u2019un sourire en coin ou d\u2019un l\u00e9ger rictus. Je ne peux nier que cela produit sur moi un effet particulier.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je ne me lasse pas d\u2019admirer l\u2019homme qu\u2019il est devenu, avec sa silhouette athl\u00e9tique et \u00e9lanc\u00e9e. Un Adonis, capable de faire des ravages parmi les femmes s\u2019il le souhaite, et il est raisonnable de supposer que cela lui arrive r\u00e9guli\u00e8rement.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Quelques questions discr\u00e8tes confirment d\u2019ailleurs que c\u2019est effectivement le cas. C\u2019est sa vie, apr\u00e8s tout. Et qui suis-je pour rivaliser avec les jeunes femmes d\u2019aujourd\u2019hui, pleines de vitalit\u00e9 et de projets ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je comprends ais\u00e9ment pourquoi tant de femmes pourraient \u00eatre attir\u00e9es par ce grand corps aux longs bras, \u00e9tendu l\u00e0 \u00e0 pr\u00e9sent. C\u2019est tout Adriaan, qui grin\u00e7ait encore il y a peu sur l\u2019une de mes pr\u00e9cieuses chaises.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il parlait, gesticulait et racontait sans interruption ce qu\u2019avait \u00e9t\u00e9 sa vie autrefois, ce qu\u2019elle est devenue et tout ce qui s\u2019\u00e9tait produit entre-temps. Je n\u2019en reviens toujours pas. Ce gar\u00e7on emport\u00e9 par ses \u00e9lans hormonaux, qui bouleverse les sc\u00e9narios pr\u00e9vus. Cet \u00eatre d\u00e9sormais inaccessible qui dort \u00e0 pr\u00e9sent sur mon unique matelas.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Et me voil\u00e0 replong\u00e9 dans la r\u00e9flexion sur son parcours peu ordinaire. D\u2019un pays subtropical \u00e0 l\u2019autre, il a voyag\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Toujours partir, toujours d\u00e9couvrir autre chose, toujours \u00e9laborer de nouveaux projets. Pourvu que tout cela se termine bien.<\/span><\/p>\n<p><b>Folie<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab J\u2019\u00e9tais un enfant atteint de TDAH. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les lettres TDAH signifient <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">trouble d\u00e9ficitaire de l\u2019attention avec hyperactivit\u00e9<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. Ce sont l\u00e0 de bien grands mots. Pour ma part, j\u2019aime encore parler de comportement hyperkin\u00e9tique, parce que tant de gens ont d\u00e9j\u00e0 entendu ce terme et reconnaissent l\u2019image qu\u2019il \u00e9voque : celle d\u2019un enfant incapable de rester en place.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019\u00e9tait, en bref, un enfant turbulent. Aujourd\u2019hui encore, Adriaan demeure quelqu\u2019un d\u2019agit\u00e9. \u00c0 la limite du psychotique. Toujours engag\u00e9 avec une intensit\u00e9 extr\u00eame dans l\u2019affirmation de sa personnalit\u00e9 envahissante. D\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, ce qui frappait, c\u2019\u00e9tait cette ardeur, cette v\u00e9h\u00e9mence que je ne parvenais pas \u00e0 expliquer.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 cette \u00e9poque, les enfants atteints de TDAH n\u2019\u00e9taient pas aussi courants qu\u2019ils le sont aujourd\u2019hui. Dans la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e, on parlait encore de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">minimal brain damage<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> ou MBD. La th\u00e9orie dominante voulait d\u2019abord qu\u2019il s\u2019ag\u00eet d\u2019enfants souffrant de l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales dues \u00e0 un traumatisme de naissance. Pour ma part, je pense qu\u2019il s\u2019agit de membranes perm\u00e9ables laissant s\u2019infiltrer les \u00e9lectrolytes, tandis que les pompes \u00e0 sodium s\u2019emballent ; c\u2019est souvent h\u00e9r\u00e9ditaire. Je n\u2019en dirai pas davantage. Cela nous entra\u00eenerait trop loin.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">S\u2019agit-il d\u2019une forme de d\u00e9lire ou de folie ? Peut-on la gu\u00e9rir ou la traiter ? En raison de la confusion qui r\u00e9gnait autour de ces notions, le monde m\u00e9dical et chirurgical fut d\u2019abord difficile \u00e0 convaincre de l\u2019existence de ce trouble infantile caract\u00e9ris\u00e9 par une hyperactivit\u00e9 excessive. Il fallut toute la force de persuasion de la m\u00e8re d\u2019Adriaan, mobilisant toutes ses ressources maternelles, pour que les services d\u2019aide et de soins finissent par apporter l\u2019accompagnement appropri\u00e9 \u00e0 son fils difficile, lorsqu\u2019il allait mal.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Une m\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie et sens\u00e9e, qui se faisait \u00e0 juste titre beaucoup de souci pour son \u00e9trange petit, qu\u2019elle a d\u00e9fendu envers et contre tout comme une lionne, il ne faut pas l\u2019oublier, au prix de tous les sacrifices que cela lui a demand\u00e9s. M\u00eame si elle en a peut-\u00eatre dout\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, cela aura finalement servi \u00e0 quelque chose.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Petit Jean<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce petit gar\u00e7on difficile d\u2019autrefois, ce sale gosse de dix ou onze ans, n\u2019a pas disparu.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il ne s\u2019est pas volatilis\u00e9. Il est bien l\u00e0, \u00e0 ronfler sur mon matelas, d\u00e9ploy\u00e9 en un v\u00e9ritable adulte, et je suis le gardien de ses secrets, je veille sur sa confiance. Beaucoup de choses pourraient encore \u00eatre am\u00e9lior\u00e9es dans la qualit\u00e9 des soins. La douleur a \u00e9t\u00e9 en partie exprim\u00e9e, sans pour autant \u00eatre effac\u00e9e, au cours de la conversation que nous avons eue.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce fut une confession r\u00e9ciproque. Bien des blessures de la vie ont \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9es ce soir, et nous avons \u00e9cout\u00e9 d\u2019\u00e9tranges chansons. De la musique de mauvais go\u00fbt. Comme celle qui commence par ces mots :<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Petit Jean avait un petit lapin qui \u00e9tait son meilleur ami. \u00bb Ainsi d\u00e9bute une chanson de vie profond\u00e9ment \u00e9mouvante de la Zangeres zonder Naam. Cette interpr\u00e8te irrempla\u00e7able de la chanson n\u00e9erlandaise est aujourd\u2019hui disparue et inscrite d\u00e9sormais au registre des souvenirs divins.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Lorsque le papa \u00e9tait encore jeune, la Zangeres zonder Naam fut, durant plus de vingt ans, une vedette aim\u00e9e du peuple en Flandre et dans les Pays-Bas environnants. Cette ic\u00f4ne de la culture populaire n\u00e9erlandaise incarnait avec humilit\u00e9 la figure de la M\u00e8re Vierge chantante, d\u00e9pourvue du moindre pouvoir de s\u00e9duction sexuelle, mais dot\u00e9e d\u2019un phras\u00e9 ample et d\u2019une voix capable de traverser les microphones de l\u2019\u00e9poque, les sillons du vinyle et les haut-parleurs primitifs dont les sonorit\u00e9s p\u00e9n\u00e9traient parfois jusqu\u2019aux os.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Elle n\u2019avait certes pas une grande voix, mais elle poss\u00e9dait en \u00e9change une immense sensibilit\u00e9, et son chant r\u00e9sonnait \u00e0 travers les polders. Elle savait choisir les textes justes. Cette chanteuse anonyme \u00e9tait une femme pleine de vie et de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, anim\u00e9e par une sollicitude indomptable pour le bien-\u00eatre et les souffrances de la soci\u00e9t\u00e9 humaine.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est ainsi qu\u2019elle d\u00e9non\u00e7ait les dangers de l\u2019alcoolisme dans \u00ab Ah, cher p\u00e8re, ne bois plus \u00bb, ou qu\u2019elle mettait tr\u00e8s t\u00f4t en garde contre les risques de la vitesse excessive dans le bouleversant \u00ab Conduis prudemment, pense \u00e0 moi \u00bb. Je connais encore par c\u0153ur des couplets entiers. M\u00eame ceux qui parlent de l\u2019absence : \u00ab C\u2019est fini, c\u2019est fini, tu ne penses plus \u00e0 moi. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Toutes les relations charg\u00e9es d\u2019\u00e9motion trouvent leur place dans ces tranches de vie chant\u00e9es : celles qui unissent les parents et les enfants, les amants et les partenaires. Son \u0153uvre constitue un h\u00e9ritage de sollicitude et de souffrance. \u00ab Pourquoi sommes-nous toujours rest\u00e9s sans enfants ? Nous \u00e9tions ensemble, mais pourtant seuls. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Parfois, les peluches jouent un r\u00f4le dans ces r\u00e9cits. D\u2019abord inaccessibles dans la vitrine d\u2019un magasin de jouets, comme cet ours en peluche qui, dans le d\u00e9nouement bouleversant de la chanson, fut d\u00e9pos\u00e9 par une m\u00e8re durement \u00e9prouv\u00e9e sur une tombe fra\u00eechement creus\u00e9e, parmi les st\u00e8les d\u00e9sol\u00e9es des enfants, en souvenir de son petit tr\u00e9sor qui avait travers\u00e9 la rue avec tant d\u2019imprudence.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La fillette \u00e9gar\u00e9e crut apercevoir, dans un \u00e9clair de d\u00e9lire affam\u00e9, son ours en peluche bien-aim\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la chauss\u00e9e, celui qu\u2019elle n\u2019avait jamais poss\u00e9d\u00e9 de son vivant \u00e0 cause de la pauvret\u00e9. Elle traversa la route et fut renvers\u00e9e par une automobile au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Le petit lapin<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il y avait sur un disque de gramophone, aujourd\u2019hui perdu lors d\u2019un d\u00e9m\u00e9nagement, une chanson d\u2019une tristesse infinie, une histoire poignante dont le h\u00e9ros \u00e9tait un animal en peluche bien vivant.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Le petit Jean avait un lapin qui \u00e9tait son meilleur ami \u00bb, ainsi commence cette triste chanson de vie que je porte pr\u00e8s de mon c\u0153ur, parce qu\u2019elle exprime si bien mes sentiments et que je connais encore enti\u00e8rement par c\u0153ur. \u00ab Chaque matin avant d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, Jean coupait de l\u2019herbe pour son petit compagnon \u00bb, apprenons-nous aussit\u00f4t.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Nous voici transport\u00e9s dans un pass\u00e9 idyllique o\u00f9 les enfants nouaient amiti\u00e9 avec des lapins et se levaient d\u00e8s l\u2019aube pour aller couper gratuitement de l\u2019herbe sur les accotements afin de nourrir leur compagnon.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La jeunesse d\u2019aujourd\u2019hui a sans doute du mal \u00e0 imaginer cela, transport\u00e9e sur la banquette arri\u00e8re luxueuse d\u2019une voiture pr\u00e9tentieuse jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cole des cur\u00e9s. Ce n\u2019est certainement pas le Prince Seize Ans qui pourrait se le repr\u00e9senter. Il appartient \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration de la vache mauve. Moi, \u00e0 mon \u00e2ge, je peux encore me repr\u00e9senter ce qu\u2019\u00e9tait la campagne en ce temps-l\u00e0.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Dans mon enfance, on pouvait encore tr\u00e8s bien couper de l\u2019herbe pour son lapin. Il m\u2019est arriv\u00e9 moi aussi de faucher des herbes de talus pour un petit animal \u00e0 museau fr\u00e9missant qui appartenait \u00e0 ma grande s\u0153ur, lors d\u2019un de ses engouements passagers pour un compagnon domestique attendrissant qui finissait aussit\u00f4t enferm\u00e9 dans une cage. Une fois son enthousiasme retomb\u00e9, c\u2019\u00e9tait \u00e0 moi d\u2019en prendre soin.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je n\u2019ai jamais vraiment ma\u00eetris\u00e9 la faux, mais je savais manier la faucille, un peu maladroitement, toujours en l\u2019\u00e9loignant de moi et en surveillant attentivement les doigts de l\u2019autre main, auxquels je tenais beaucoup. Aujourd\u2019hui, cela ne serait plus possible. Il faut d\u00e9j\u00e0 prendre la voiture pour trouver quelque part un peu d\u2019herbe que l\u2019on puisse encore couper. Car il n\u2019est plus permis de couper de l\u2019herbe n\u2019importe o\u00f9. Certainement pas dans la zone du canal \u00e0 Bruxelles. Qui sait si elle n\u2019est pas empoisonn\u00e9e par des m\u00e9taux lourds ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 ce stade, nous pouvons revenir \u00e0 la chanson : \u00ab Et quand le soir il rentrait \u00e0 la maison, Jean criait bien fort : Maman, je suis l\u00e0 ! Il n\u2019avait plus de temps pour rien d\u2019autre, Jean devait rejoindre son ami. \u00bb Le lien affectif entre Jean et son lapin est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9licatement esquiss\u00e9, mais cela va beaucoup plus loin : \u00ab Pendant des heures ils jouaient ensemble. Ils rampaient \u00e0 travers le pr\u00e9 de blanchiment. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><b>Le pr\u00e9 de blanchiment<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Nous sommes manifestement dans une ferme o\u00f9 existait un pr\u00e9 de blanchiment destin\u00e9 \u00e0 exposer au soleil le linge fra\u00eechement lav\u00e9 lors des journ\u00e9es de lessive, \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9. Les jours o\u00f9 l\u2019on ne lavait pas et o\u00f9 aucun drap ne blanchissait dans l\u2019herbe, l\u2019enfant pouvait, comme le dit la chanson, y ramper avec son lapin. Un cheval n\u2019aurait sans doute pas \u00e9t\u00e9 admis sur un tel terrain, mais le lapin, lui, le pouvait.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il faut regarder cela avec les yeux de l\u2019\u00e9poque. Les enfants vivent aujourd\u2019hui dans des appartements o\u00f9 les jeux d\u2019enfants sont parfois interdits, et ils ont du mal \u00e0 imaginer ce qu\u2019\u00e9tait un pr\u00e9 de blanchiment. Nos h\u00e9ros, eux, sont ici plong\u00e9s dans l\u2019illusion, ou plut\u00f4t dans l\u2019imagination, car la fantaisie emporte le gar\u00e7onnet : \u00ab Le petit Jean \u00e9tait dompteur d\u2019animaux et le lapin \u00e9tait lion ou chien. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ils s\u2019apprivoisent mutuellement : la b\u00eate vorace qui sommeille en chacun de nous et la relation bouleversante de soin qui habite l\u2019autre. Le dressage rend les choses plus r\u00e9elles encore pour eux deux, et pour nous tous. Mais c\u2019est ici que l\u2019histoire prend une tournure triste. \u00ab C\u2019\u00e9tait vers la fin de d\u00e9cembre que Jean eut une grande frayeur. Il ne retrouvait plus son ami ; la porte \u00e9tait ouverte, le clapier \u00e9tait vide. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L\u2019accompagnement musical s\u2019ach\u00e8ve sur une dissonance voulue. Toute la charge affective attach\u00e9e au petit animal \u00e0 fourrure absent \u00e9clate dans les pleurs suscit\u00e9s par une perte inacceptable. Le compagnon au museau fr\u00e9missant a tout simplement disparu. Une disparition terriblement brutale et inqui\u00e9tante apr\u00e8s tant d\u2019amour attentif et d\u2019amiti\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Toutes ses recherches furent vaines. Mais il trouva autre chose : suspendue \u00e0 un clou dans la remise, il y avait une peau de lapin. \u00bb Pour ma part, j\u2019ai encore vu une telle peau de lapin retourn\u00e9e suspendue dans la grange de mon grand-p\u00e8re, et alors on savait : aujourd\u2019hui, nous mangerons du lapin \u00e0 la gueuze et aux pruneaux.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La peau de la victime n\u2019est pas fendue ; elle a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9e comme une chaussette, retourn\u00e9e, puis bourr\u00e9e de paille ou, \u00e0 d\u00e9faut, de papier journal afin de lui donner un peu de volume, et elle s\u00e8che lugubrement au bout d\u2019un clou dans la remise.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cette peau de lapin retourn\u00e9e qui pendait r\u00e9ellement dans la ferme de mon grand-p\u00e8re, sous le fa\u00eete de la grange, au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante, explique peut-\u00eatre le lien particulier que j\u2019entretiens avec cette chanson.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Une peau de lapin ainsi retourn\u00e9e a quelque chose d\u2019effrayant, de sanglant, avec ses membranes tremblantes lorsqu\u2019elle est encore fra\u00eeche. Elle est obsc\u00e8ne dans sa nudit\u00e9 et son absence de poils, puisque toute la fourrure se retrouve \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur tandis que veines et art\u00e8res apparaissent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, fid\u00e8le empreinte anatomique de l\u2019animal sacrifi\u00e9, de ses muscles, de ses os et de ses tendons.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">On reconna\u00eet cependant encore la petite queue duveteuse entre les pattes arri\u00e8re. Voil\u00e0 donc cette peau retourn\u00e9e suspendue \u00e0 un clou dans la remise. Oui, c\u2019est une frayeur avec un grand F pour ce cher petit Jean dont parle la chanson. Et ce n\u2019est qu\u2019un d\u00e9but, car les choses vont devenir bien pires. Nous allons rendre visite aux mangeurs de pommes de terre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Nous voyons la modeste famille r\u00e9unie autour du repas de f\u00eate de No\u00ebl. Le p\u00e8re ou la m\u00e8re \u2014 nous ne le saurons jamais, mais je penche pour le p\u00e8re \u2014 s\u2019adresse durement \u00e0 l\u2019enfant inconsolable :<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Et maintenant cesse de pleurnicher, je n\u2019aime pas les geignards. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Quelle que soit la mani\u00e8re dont on l\u2019\u00e9crit, ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus du n\u00e9erlandais, mais un cri primitif venu du fond des \u00e2ges. Et c\u2019est ici que survient le moment majestueux. La Zangeres zonder Naam, Mary de son vrai pr\u00e9nom, cesse un instant de chanter pour adopter le ton de la parole : \u00ab Joignez les mains, remerciez bien gentiment \u00bb, avant de reprendre, dans un tremolo d\u00e9chirant contenu dans la voix basse : \u00ab Pour ce d\u00e9licieux lapin. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Quelle formidable mati\u00e8re fissile \u00e9motionnelle pour l\u2019adolescent tardif que j\u2019\u00e9tais lorsque j\u2019ai d\u00e9couvert l\u2019\u0153uvre de cette virtuose du langage, cette femme au grand c\u0153ur de la chanson n\u00e9erlandaise. Tant de cynisme dans cette intonation, tant de le\u00e7ons de vie cruelles s\u2019y trouvent concentr\u00e9es. J\u2019en fus boulevers\u00e9 lorsque je l\u2019entendis pour la premi\u00e8re fois, et je la connais encore par c\u0153ur.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Jean ne l\u2019a jamais oubli\u00e9, et m\u00eame lorsqu\u2019il sera devenu tr\u00e8s vieux, je crains qu\u2019il ne fasse plus jamais confiance \u00e0 son p\u00e8re et \u00e0 sa m\u00e8re. \u00bb Il faut comprendre que la chanson s\u2019adresse \u00e0 un vaste public. La port\u00e9e \u00e9ducative de cette le\u00e7on morale claire ne doit pas \u00eatre sous-estim\u00e9e si l\u2019on songe \u00e0 la rude classe ouvri\u00e8re de l\u2019\u00e9poque.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est pourquoi l\u2019\u0153uvre de cette porte-parole chantante du peuple m\u00e9rite une reconnaissance durable. Je suis d\u2019ailleurs mal plac\u00e9 pour en juger autrement. J\u2019ai achet\u00e9 le disque trente-trois tours de la Zangeres zonder Naam il y a plus de vingt-cinq ans, parce que je me croyais alors un intellectuel prometteur qui allait sans doute s\u2019amuser avec une certaine condescendance de cette figure populaire, une sorte de Bianca Castafiore n\u00e9erlandaise de travers, charg\u00e9e de kitsch et de mauvais go\u00fbt comme de faux bijoux, interpr\u00e8te de chansons r\u00e9put\u00e9es m\u00e9diocres.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le r\u00e9sultat fut tout autre. Je fus saisi par sa voix et par son message, et je connais encore aujourd\u2019hui plusieurs de ses chansons par c\u0153ur. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne les ai jamais oubli\u00e9es, pas plus que le petit Jean. Plus tard, la Zangeres zonder Naam prit clairement position en faveur des droits des homosexuels lorsqu\u2019elle chantait : \u00ab Alors, mon gar\u00e7on, aime donc ton ami sans crainte. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019\u00e9taient des chansons courageuses pour leur \u00e9poque. Aujourd\u2019hui encore, cette interpr\u00e8te sans nom poss\u00e8de une force mystique inusable. \u00ab D\u00e9fends tes droits, et s\u2019il le faut, bats-toi pour eux. \u00bb C\u2019est une femme vers laquelle je me tourne dans les moments difficiles. Un p\u00e8re doit toujours tenir les promesses qu\u2019il a faites, et c\u2019est parfois ce qui rend la paternit\u00e9 si difficile ; mais elle comporte aussi de beaux instants.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Comme ce moment o\u00f9 un petit volet s\u2019ouvre. Si l\u2019on regarde assez longtemps, une fen\u00eatre finit toujours par appara\u00eetre ; alors on aper\u00e7oit le petit probl\u00e8me que son fils cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 r\u00e9soudre, et l\u2019on s\u2019emploie discr\u00e8tement \u00e0 favoriser le r\u00e9sultat recherch\u00e9. Quelle satisfaction lorsque l\u2019on constate qu\u2019il a compris.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Voil\u00e0 la joie d\u2019\u00eatre p\u00e8re. Nous sommes en juillet 2003 et je repense aujourd\u2019hui \u00e0 cet \u00e9trange mois de f\u00e9vrier durant lequel tant de choses me sont arriv\u00e9es, ainsi qu\u2019\u00e0 toutes leurs cons\u00e9quences, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il apparaisse soudain que l\u2019\u00e9t\u00e9 le plus merveilleux du si\u00e8cle venait de commencer.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Combien j\u2019ai joui de la cr\u00e9ation, et combien elle a joui de moi. Une terre s\u00e8che dans un d\u00e9sert poussi\u00e9reux aspire \u00e0 la pluie sous des nuages laineux qui d\u00e9rivent sous un ciel br\u00fblant sans laisser tomber une seule goutte. Sous ce soleil \u00e9clatant courent quantit\u00e9 de petits gar\u00e7ons et m\u00eame une fillette transform\u00e9e, tous en qu\u00eate du p\u00e8re qu\u2019il leur faudrait. Ce p\u00e8re voit clairement leurs besoins et leurs attentes, mais savoir comment y r\u00e9pondre est une tout autre affaire.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">On ne peut mettre qu\u2019un seul enfant \u00e0 la fois dans le bain : telle est la limite de tout p\u00e8re. Le besoin d\u2019affection, le besoin de soins, sont incommensurables. L\u2019horizon lui-m\u00eame en tremble. Chacun doit aider un peu \u00e0 porter la charge. Cette aspiration \u00e0 une direction paternelle qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve de la population souffrante, il m\u2019arrive d\u2019y r\u00e9fl\u00e9chir.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cela me ram\u00e8ne \u00e0 mon moment de paralysie et de d\u00e9sespoir.<\/span><\/p>\n<p><b>Soulagement<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Alors que j\u2019\u00e9tais l\u00e0, \u00e0 demi paralys\u00e9, ce deux f\u00e9vrier, je pensais \u00e0 toi, mon cher petit prince, tandis que j\u2019\u00e9tais incapable de bouger, et \u00e0 toute la bont\u00e9 dont tu avais fait preuve envers moi.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher de fredonner de temps \u00e0 autre quelques bribes de la chanson du Petit Jean, dans la mesure o\u00f9 mon souffle me le permettait encore. Je n\u2019arrivais pas \u00e0 y croire. Pendant les moments les plus sombres de l\u2019op\u00e9ration de sauvetage, mon cher Petit Jean, pardon, mon petit prince, je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 toi.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le point le plus bas fut sans doute le commencement, pendant cette premi\u00e8re heure o\u00f9 je rampais, o\u00f9 je restais \u00e9tendu \u00e0 attendre dans un demi-\u00e9vanouissement, mena\u00e7ant par instants de sombrer \u00e0 nouveau dans l\u2019inconscience. Et voil\u00e0 que je repensais \u00e0 nos conversations t\u00e9l\u00e9phoniques si intimes. J\u2019\u00e9tais allong\u00e9 sur la moquette couvrant tout le sol de mon nouveau logement de cent m\u00e8tres carr\u00e9s, mon petit loft confortable.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le t\u00e9l\u00e9phone. Il fallait que je retrouve mon portable. Je finis par le d\u00e9couvrir dans le coin le plus \u00e9loign\u00e9, pr\u00e8s de l\u2019ordinateur. Je me demandais si je serais encore capable de parler. Tout en composant le num\u00e9ro de ma main valide, j\u2019essayais de prononcer quelques mots. Cela venait difficilement. Ma voix \u00e9tait rauque, d\u00e9form\u00e9e, et le son m\u00eame de ma voix me paraissait \u00e9trange. Je priais et j\u2019attendais. \u00ab Le petit lapin qui \u00e9tait son meilleur ami. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">On me r\u00e9pondit. La personne qui d\u00e9crocha au centre d\u2019urgence \u00e9tait aimable et parlait n\u00e9erlandais. Elle comprit que j\u2019\u00e9tais frapp\u00e9 d\u2019une paralysie d\u2019un c\u00f4t\u00e9 du corps et que la situation \u00e9tait urgente. Elle me donna de bons conseils tout en prenant les dispositions n\u00e9cessaires pour envoyer une \u00e9quipe sur place.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je r\u00e9ussis \u00e0 me hisser sur ma chaise de bureau mont\u00e9e sur roulettes, ce qui me permit d\u2019avancer peu \u00e0 peu vers la porte d\u2019entr\u00e9e, beaucoup plus facilement qu\u2019en rampant. Et j\u2019attendis les secours. La vie est faite d\u2019attente. Il y eut ainsi de nombreux moments vides pour r\u00e9fl\u00e9chir et se demander si les choses ne pourraient pas \u00eatre autrement.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es de souffrance et de soins, de soucis et de mis\u00e8res avec ce vaurien d\u2019Ibrahim, je me disais donc qu\u2019il me restait peut-\u00eatre encore un peu de bonheur \u00e0 conna\u00eetre ; et puis, soudain, voil\u00e0 qu\u2019une paralysie vous tombe dessus. Heureusement qu\u2019existe la m\u00e9decine moderne, qui allait me gu\u00e9rir sans s\u00e9quelles, sans sympt\u00f4mes r\u00e9siduels, sans perte fonctionnelle ni affaissement d\u2019organes. Sans cela, je ne serais plus l\u00e0 pour le raconter.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9trange d\u2019\u00eatre transport\u00e9 dans un lit \u00e0 travers de longs couloirs et des ascenseurs, puis, lorsque j\u2019allai un peu mieux et que je pus de nouveau me tenir debout et m\u2019asseoir, de me retrouver plusieurs fois sur l\u2019autre si\u00e8ge, celui du demandeur d\u2019aide, autrement dit dans un fauteuil roulant. On regarde alors les soins et l\u2019assistance d\u2019un autre \u0153il, parce qu\u2019il s\u2019agit cette fois de soi-m\u00eame et de sa propre sant\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Depuis lors, la vie n\u2019en est devenue que plus intense. C\u2019est pourquoi je pense \u00e0 nouveau si fortement \u00e0 toi, mon petit prince. Et que va-t-il d\u00e9sormais advenir de nous ? Comment cela se fait-il, et que faut-il changer ? Depuis le moment o\u00f9 tu es entr\u00e9 dans ma vie, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019elle a pris une direction nouvelle, qu\u2019elle va quelque part, au lieu de partir dans toutes les directions \u00e0 la fois comme c\u2019\u00e9tait le cas avec Ibrahim.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais qui pourrait croire qu\u2019il puisse sortir quelque chose d\u2019une relation entre un m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste bient\u00f4t \u00e2g\u00e9 de quarante-sept ans et un gar\u00e7on d\u2019\u00e0 peine seize ans ? Durant toute cette descente aux enfers \u00e0 travers l\u2019h\u00f4pital, la pens\u00e9e de toi ne m\u2019a pas quitt\u00e9 un seul instant. Lorsque j\u2019attendais sur une machine ou que j\u2019\u00e9tais allong\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019une d\u2019elles, j\u2019avais l\u2019impression que tu me faisais signe de revenir \u00e0 la vie terrestre, parce que tu avais encore besoin de moi.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je peux donc m\u2019estimer heureux d\u2019avoir pens\u00e9 \u00e0 toi lorsque cela m\u2019est arriv\u00e9. Quelle cha\u00eene d\u2019\u00e9v\u00e9nements s\u2019est alors d\u00e9roul\u00e9e. Heureusement qu\u2019apr\u00e8s mon appel, une ambulance est venue me conduire dans un v\u00e9ritable h\u00f4pital, et non chez un hom\u00e9opathe, un acupuncteur ou un gu\u00e9risseur biblique. En tant que m\u00e9decin, je suis suffisamment conscient des dangers de la d\u00e9pendance et de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 pour rechercher les meilleurs soins possibles, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019\u00e9tat actuel de la science.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les gu\u00e9risseurs alternatifs sont rest\u00e9s loin de mon lit. Vive la m\u00e9decine moderne, dirai-je, car c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 elle que je peux encore me tenir assis et taper sur un clavier comme auparavant, et m\u00eame mieux qu\u2019auparavant. Rapidement, efficacement et avec un minimum de moyens, un \u00e9tat pathologique qui mena\u00e7ait de me faire perdre un h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral entier a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit \u00e0 un simple \u00e9pisode transitoire.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, tous les examens se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s irr\u00e9prochables : \u00e9chographie Doppler des art\u00e8res du cou, scanner, angiographie, \u00e9chographie trans\u0153sophagienne du c\u0153ur, et ainsi de suite. Je suis encore en bonne sant\u00e9. Comment les choses ont-elles pu aller aussi loin ? Voil\u00e0 toute une histoire. Pour ma part, je me demande surtout comment j\u2019ai pu tenir aussi longtemps.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce qui m\u2019a principalement maintenu debout, c\u2019est mon m\u00e9tier, avec la pri\u00e8re et la litt\u00e9rature, et dans la derni\u00e8re ligne droite, mon amour virtuel pour le petit prince de seize ans, dans ce moment critique. J\u2019\u00e9tais heureux que cela se termine rapidement. Je suis retourn\u00e9 au travail professionnel d\u00e8s que possible. C\u2019\u00e9tait l\u2019id\u00e9e qui dominait toutes les autres, m\u00eame les sentiments amoureux : reprendre le travail.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mon m\u00e9tier est ma vie. C\u2019est peut-\u00eatre le plus beau m\u00e9tier du monde : prendre soin des gens chez eux. Je suis m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste par vocation et par profession, corps et \u00e2me. La souffrance et la confiance des nombreux malheureux qui viennent me trouver chaque jour avec leurs petits et grands probl\u00e8mes, ou que je vais visiter, me donnent la force de ravaler ma propre douleur.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est pourquoi je suis \u00e0 nouveau debout chaque matin, \u00e0 la recherche d\u2019un sens et d\u2019une signification dans ces journ\u00e9es parfois stup\u00e9fiantes qu\u2019il faut traverser. Ce qui nous frappe dans le domaine des soins, c\u2019est la mani\u00e8re dont le monde r\u00e9el et la plan\u00e8te du d\u00e9lire gravitent l\u2019un autour de l\u2019autre sans jamais r\u00e9ellement se p\u00e9n\u00e9trer. D\u2019un vieillard d\u00e9ment \u00e0 un toxicomane perdu, de l\u2019incontinence urinaire \u00e0 l\u2019incontinence \u00e9motionnelle, trop d\u2019urine ou trop de paroles.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Parfois des dizaines de personnes par jour, chacune avec son histoire, chacune avec sa propre forme de souffrance. Chez chacune d\u2019elles, j\u2019essaie de discerner un reflet de la lumi\u00e8re, ce fragment du Christ souffrant qui scintille encore l\u00e0, cette larme de Dieu. Il faut sans cesse chercher comment agir. Certains luttent contre la r\u00e9alit\u00e9, d\u2019autres contre le d\u00e9lire.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est l\u00e0 toute la diff\u00e9rence entre n\u00e9vros\u00e9s et psychotiques, mais il faudrait un livre entier pour l\u2019expliquer en s\u2019appuyant sur la litt\u00e9rature existante. Le d\u00e9lire et la v\u00e9rit\u00e9 s\u2019attirent l\u2019un l\u2019autre, mais ils gardent aussi leurs distances. On ne peut \u00e9videmment pas entrer dans tous les fantasmes. Il faut un crit\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je ne peux continuer \u00e0 r\u00e9ussir dans ce travail qu\u2019en supposant que la r\u00e9alit\u00e9 est finalement plus forte que le d\u00e9lire, \u00e0 supposer qu\u2019il existe une r\u00e9alit\u00e9. Bien des auteurs en doutent. Dans la pratique quotidienne des soins, nous ne pouvons cependant pas nous permettre de rester longtemps perplexes. Il y a beaucoup de travail \u00e0 accomplir.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La m\u00e9thode de la salle de bain\u00a0<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Heureusement, il y a, apr\u00e8s la fin de la journ\u00e9e de travail, la m\u00e9thode de la salle de bain.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le papa se d\u00e9tend en mettant parfois un gar\u00e7on dans le bain, et en impr\u00e9gnant ce moment d\u2019un parfum d\u2019histoire de la culture chr\u00e9tienne. Et s\u2019il n\u2019y a pas de gar\u00e7on, alors il y a le soir l\u2019ordinateur, le chat en ligne, sur le joyeux r\u00e9seau des gar\u00e7ons du web mondial.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je m\u2019y investis r\u00e9guli\u00e8rement compl\u00e8tement. J\u2019essaie toujours d\u2019y mettre un peu de moi-m\u00eame. Le service de baignoire que je propose est mon enseigne. Le chat se pr\u00eate tr\u00e8s bien \u00e0 l\u2019expression de soi. On peut exprimer ce que l\u2019on est et ce que l\u2019on souhaite. On dispose d\u2019un petit espace pour remplir son CV. Ainsi, les autres peuvent lire ce qui vous occupe.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">On peut aussi y mettre des photos et m\u00eame du son, non pas que je sois tr\u00e8s technique ou tr\u00e8s musical. Il s\u2019agit seulement pour moi de mettre de braves gar\u00e7ons dans le bain, virtuellement et parfois aussi dans la r\u00e9alit\u00e9, si l\u2019un d\u2019eux s\u2019aventure assez pr\u00e8s de moi. La m\u00e9thode s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e miraculeusement efficace.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">De nombreux gar\u00e7ons r\u00e9pondent \u00e0 la proposition. Laver et \u00eatre lav\u00e9, chacun peut s\u2019en faire une id\u00e9e. Plusieurs trouvent que c\u2019est une approche originale. J\u2019adopte une attitude bienveillante, mais je ne me mets pas en position de service, car c\u2019est tout \u00e0 fait diff\u00e9rent. Ce qui me tient \u00e0 c\u0153ur, c\u2019est la promotion du bien-\u00eatre g\u00e9n\u00e9ral et de l\u2019hygi\u00e8ne publique \u00e0 l\u2019aide de savons doux pour la peau.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je suis avant tout un homme de soin, et j\u2019ai besoin de pouvoir prendre soin de quelqu\u2019un, sinon je ne vais pas bien. Je ne me sens bien dans ma peau qu\u2019en accomplissant des t\u00e2ches simples, comme laver des gar\u00e7ons. Ils doivent devenir propres, voil\u00e0 l\u2019essentiel, et c\u2019est un travail consid\u00e9rable qui doit \u00eatre refait chaque jour, compte tenu de la peau particuli\u00e8rement d\u00e9licate de milliers de corps durs de gar\u00e7ons en Flandre et aux Pays-Bas.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je veux apporter ma pierre au bonheur public en mettant parfois un gar\u00e7on dans le bain. C\u2019est ma contribution \u00e0 la paix dans le monde. Il ne faut rien s\u2019imaginer de spectaculaire. Aucune cam\u00e9ra ne viendra filmer cela. Cela se d\u00e9roulera la plupart du temps de mani\u00e8re tr\u00e8s douce et tendre, sans donner lieu \u00e0 des exc\u00e8s.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">J\u2019embrasse mon petit gar\u00e7on en entrant et en sortant, et entre-temps, je fais enti\u00e8rement sa volont\u00e9 sans exercer aucune pression ni recourir \u00e0 la violence.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Papa a tous les droits<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais cela ne fonctionne plus.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Tout le sentiment de manque insatiable remonte maintenant en moi, alors que j\u2019ai encore pass\u00e9 ce soir deux heures enti\u00e8res sur le chat pour rien. Cela ne marche plus, je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit. Le Prince Seize Ans ne se montre plus et je pense l\u2019avoir compl\u00e8tement perdu. C\u2019est une pens\u00e9e affreuse, mais il va me falloir vivre avec.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 sa place, j\u2019ai crois\u00e9 un nouveau Prince, vingt-trois ans, d\u2019une constitution s\u00e9duisante selon la formule chiffr\u00e9e qu\u2019il m\u2019a communiqu\u00e9e, un nouveau gar\u00e7on que j\u2019ai pu, virtuellement, mettre dans le bain. Il ne voit aucun inconv\u00e9nient \u00e0 ce que je me d\u00e9clare son p\u00e8re, ni au fait que j\u2019\u00e9prouve un profond besoin spirituel de le purifier sur-le-champ.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce fils unique dans cette baignoire prend alors symboliquement la place de tous les fils. C\u2019est ainsi qu\u2019il faut le comprendre. Ce soir-l\u00e0, je me suis connect\u00e9 avec ce message : \u00ab Inconsolable, car j\u2019ai perdu mon prince. \u00bb Manifestement, cette nouvelle formule a fait mouche, car, entre autres, le Nouveau Prince s\u2019y est int\u00e9ress\u00e9 et acceptait volontiers de prendre un bain, pourvu que je l\u2019accompagne.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je m\u2019attache r\u00e9ellement \u00e0 toi, mon nouveau prince. J\u2019ai pour toi une affection remarquable, notamment parce que tu te r\u00e9v\u00e8les de loin le meilleur \u00e9crivain de tous les fils, avec des r\u00e9ponses spirituelles, des rebondissements inattendus et une imagination vive.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Tant qu\u2019il n\u2019y a ni violence, ni contrainte, ni menace, tout devrait pouvoir se faire dans le respect mutuel. \u00ab Plut\u00f4t mourir que perdre sa puret\u00e9 \u00bb, disait la bienheureuse Maria Goretti, qui mourut en r\u00e9sistant \u00e0 son agresseur. C\u2019\u00e9tait au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Et nous nous plaignons aujourd\u2019hui de la violence dans notre soci\u00e9t\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Autrefois, il y avait bien davantage de violence, mais elle \u00e9tait tol\u00e9r\u00e9e, pourvu qu\u2019on appart\u00eent aux classes sup\u00e9rieures. Personne ne semblait s\u2019en soucier. Les risques \u00e9taient bien plus grands qu\u2019aujourd\u2019hui, mais personne ou presque ne s\u2019en indignait. Les relations sexuelles hors des normes admises \u00e9taient condamn\u00e9es, m\u00eame si elles existaient, et l\u2019on portait sur elles un jugement tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Aujourd\u2019hui, les crit\u00e8res ont profond\u00e9ment chang\u00e9. La sexualit\u00e9 n\u2019est plus consid\u00e9r\u00e9e comme une impuret\u00e9 en soi, \u00e0 moins qu\u2019elle ne s\u2019accompagne de violence, de contrainte ou de tromperie. En revanche, bien d\u2019autres choses sont d\u00e9sormais interdites. En dehors de la sexualit\u00e9, peu de choses semblent encore permises. On ne peut plus faire de v\u00e9lo sans casque ni allumer un feu dans son jardin. Autrefois, cela se faisait.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Nous sommes tous devenus si peureux. Cela se remarque aussi chez les gar\u00e7ons. Ils ont souvent peur et ils regardent avec anxi\u00e9t\u00e9, m\u00eame si je me pr\u00e9sente comme le gentil intervenant jeune retrait\u00e9 \u00e0 la barbichette, qui ne demande rien d&rsquo;autre que de pouvoir mettre un gar\u00e7on dans son bain, et d&rsquo;en prendre soin avec des savons doux pour la peau et des produits de bain sans savon.<\/span><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Avec la plupart des gar\u00e7ons, d\u2019ailleurs, cela reste g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la conversation, m\u00eame si une session de chat sur internet peut \u00eatre assez excitante. Ce n\u2019est pas de l\u2019impuret\u00e9, parce qu\u2019il s\u2019agit de masturbation unilat\u00e9rale, avec consentement mutuel, et la masturbation est saine. Le grand avantage est qu\u2019aucun suc vital, je r\u00e9p\u00e8te aucun suc vital n\u2019a \u00e9t\u00e9 \u00e9chang\u00e9, puisque la rencontre a eu lieu par internet.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>\u00c0 suivre\u2026<\/b><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tranches de vie Chut, Adriaan dort pendant que j\u2019\u00e9cris ceci. 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