{"id":17121,"date":"2021-12-31T10:22:12","date_gmt":"2021-12-31T09:22:12","guid":{"rendered":"https:\/\/dirkvanbabylon.com\/?p=17121"},"modified":"2026-08-09T09:42:02","modified_gmt":"2026-08-09T07:42:02","slug":"sprokkelmaand-revelation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dirkvanbabylon.com\/fr\/sprokkelmaand-fr\/sprokkelmaand-revelation\/","title":{"rendered":"Le mois des fagots : r\u00e9v\u00e9lation"},"content":{"rendered":"<p><b>Une chauve-souris surgie de l&rsquo;enfer<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cher Dirk,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je suis d\u00e9sol\u00e9e, mais j&rsquo;ai une terrible nouvelle \u00e0 t&rsquo;annoncer. Ma s\u0153ur Marleen a disparu.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Au d\u00e9but, nous ne savions pas o\u00f9 elle se trouvait. Elle est tr\u00e8s probablement all\u00e9e chercher la fin en entrant dans l&rsquo;Escaut et en nageant vers la mort. C&rsquo;\u00e9tait du moins la seule explication plausible. Ses effets personnels, notamment son sac \u00e0 main et les cl\u00e9s de sa voiture, ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s sur la berge.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Selon toute vraisemblance, Marleen est entr\u00e9e dans l&rsquo;eau froide et inhospitali\u00e8re et a nag\u00e9 vers le large au lieu d&rsquo;attendre le bac. \u00c0 la recherche de la fin de toute souffrance. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s deux jours de recherches et d&rsquo;une angoissante incertitude que son corps a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><b>Les fun\u00e9railles se sont bien d\u00e9roul\u00e9es<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La c\u00e9r\u00e9monie s&rsquo;est tenue dans le cercle familial, avec la plus grande discr\u00e9tion possible.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Nous \u00e9tions malgr\u00e9 tout une cinquantaine de personnes ; dans d&rsquo;autres circonstances, nous aurions \u00e9t\u00e9 des centaines. Mes parents sont assez connus dans notre ville. Personne n&rsquo;a eu le courage d&rsquo;organiser un tel d\u00e9placement de foule.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La c\u00e9r\u00e9monie fut empreinte d&rsquo;un profond et tendre respect pour Marleen. J&rsquo;ai pu prononcer quelques mots. C&rsquo;\u00e9tait tr\u00e8s important pour moi. Apr\u00e8s la cr\u00e9mation, j&rsquo;aurais aim\u00e9 que ses cendres soient dispers\u00e9es, mais notre p\u00e8re tenait \u00e0 lui offrir une pierre tombale, et c&rsquo;est donc ce que nous avons fait. Finalement, c&rsquo;est une bonne chose pour ceux qui restent. Il y aura une pierre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Marleen s&rsquo;en serait compl\u00e8tement moqu\u00e9e, avec le grain de folie qui lui manquait. Ce qui m&rsquo;a \u00e9galement aid\u00e9e dans ce chemin de souffrance, c&rsquo;est d&rsquo;avoir pu la voir une derni\u00e8re fois, telle qu&rsquo;elle reposait le jour de mon arriv\u00e9e des \u00c9tats-Unis : non pas soigneusement pr\u00e9par\u00e9e pour la veill\u00e9e fun\u00e8bre, mais sous la lumi\u00e8re glaciale de la chambre mortuaire, dans un caisson d&rsquo;aluminium. Pourtant, je l&rsquo;ai imm\u00e9diatement reconnue.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je suis ressortie de cette chambre froide avec la conviction qu&rsquo;elle avait accueilli la mort lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 elle avec son sourire grima\u00e7ant. Ce n&rsquo;est pas la m\u00eame chose que de dire qu&rsquo;elle avait consciemment cherch\u00e9 \u00e0 mourir ; mais la mort promet la d\u00e9livrance de toutes les souffrances de l&rsquo;\u00e2me, et cela, elle le savait.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">J&rsquo;ai \u00e9galement aid\u00e9 mes parents \u00e0 r\u00e9gler les formalit\u00e9s successorales. Ce n&rsquo;est pas qu&rsquo;il y ait un grand h\u00e9ritage, mais il fallait bien s&rsquo;en occuper. Nous avons vid\u00e9 son appartement, ou plut\u00f4t ce qu&rsquo;il en restait. Il \u00e9tait \u00e9tonnant de constater \u00e0 quel point elle vivait dans le d\u00e9sordre, toujours pr\u00eate \u00e0 partir en moins de deux minutes, avec dans un ou deux sacs le strict n\u00e9cessaire \u00e0 port\u00e9e de main.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je pense que cela faisait partie de sa maladie mentale. Nous avons d&rsquo;ailleurs retrouv\u00e9 des papiers. L&rsquo;un d&rsquo;eux d\u00e9crivait, au mois de mars, ce que disaient ses voisins et ce que lui disaient ses voix. Il n&rsquo;\u00e9tait pas toujours \u00e9vident de distinguer les uns des autres. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e de voir combien Marleen se montrait dure et cruelle, ou du moins combien elle apparaissait ainsi dans certaines de ces feuilles volantes, remplies de fiel et de venin.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">J&rsquo;ai \u00e9galement d\u00e9couvert un petit carnet o\u00f9 elle avait griffonn\u00e9 des pens\u00e9es intimes. Il commence au moment de son hospitalisation. La date de la derni\u00e8re note correspond au jour de sa disparition. Ce qui m&rsquo;a frapp\u00e9e d\u00e8s les premi\u00e8res pages, c&rsquo;est qu&rsquo;elle y avait retranscrit presque mot pour mot les tirades qu&rsquo;elle d\u00e9bitait alors au t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 mes parents et \u00e0 moi.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Comme un enregistrement qui n&rsquo;aurait jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9, une boucle sans fin d&rsquo;un m\u00eame message qu&rsquo;elle r\u00e9p\u00e9tait inlassablement. Sans doute se parlait-elle \u00e0 elle-m\u00eame. Nous avons convenu de remettre ces cahiers au service o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 soign\u00e9e. Peut-\u00eatre la science saura-t-elle extraire un peu de miel de toute cette amertume. Osons esp\u00e9rer que les psychiatres y comprendront un peu mieux ce qui se passe dans l&rsquo;\u00e2me humaine.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Dans ses dessins, un m\u00eame motif revenait sans cesse : un oiseau. \u00c9tait-ce un rapace ou une petite chouette ? Il \u00e9tait pos\u00e9 sur une branche, avec des yeux d\u00e9mesur\u00e9ment grands et un bec tourn\u00e9 vers le bas. Un regard r\u00e9probateur, soulign\u00e9 par une r\u00e9partition des couleurs presque agressive. Des contrastes trop violents. L&rsquo;image m\u00eame de son trouble. Elle jaillissait litt\u00e9ralement de la feuille par l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 de son traitement des couleurs.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je pr\u00e9f\u00e8re m&rsquo;arr\u00eater ici pour le moment.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Bien \u00e0 toi,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Linda<\/span><\/p>\n<p><b>Cher Dirk,<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Quel malheur. Quel adieu.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C&rsquo;est une tr\u00e8s bonne chose que tu aies pu voir son corps. Cela ancre le regard dans la r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;une mani\u00e8re terrible, mais c&rsquo;est aussi tr\u00e8s efficace. Marleen n&rsquo;est plus. Il nous faudra l&rsquo;accepter.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Quelles \u00e9motions ne viennent pas nous assaillir apr\u00e8s un constat aussi terrible ? La col\u00e8re et la d\u00e9ception ? Les regrets ? Peut-\u00eatre m\u00eame l&rsquo;envie ? Ce sont des sentiments difficiles qui font remonter l&rsquo;amertume. Tu pourras sans doute encore en citer quelques-uns, d&rsquo;un noir absolu. Nous en reparlerons plus tard. Pour l&rsquo;instant, il te faut faire face aux d\u00e9fis qui se pr\u00e9sentent.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je serai l\u00e0 plus tard pour t&rsquo;\u00e9couter et peut-\u00eatre t&rsquo;aider \u00e0 d\u00e9couvrir l&rsquo;autre versant de la montagne. Je t&#8217;embrasse tr\u00e8s affectueusement et je suis fier de ton sang-froid et de la ma\u00eetrise de toi dont tu fais preuve, comme si tu \u00e9tais un peu ma fille.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Bien \u00e0 toi,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Dirk<\/span><\/p>\n<p><b>P.-S.<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par cette phrase : <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Les fun\u00e9railles se sont bien d\u00e9roul\u00e9es. \u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Quel titre cruel pour une histoire aussi sinistre.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Cher Dirk,<\/b><\/p>\n<p><b>Le mariage a bien eu lieu<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le mariage de mon fr\u00e8re a finalement eu lieu comme pr\u00e9vu, malgr\u00e9 les fun\u00e9railles de Marleen.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C&rsquo;\u00e9tait finalement assez pratique, car je n&rsquo;avais ainsi pas \u00e0 revenir deux fois des \u00c9tats-Unis. L&rsquo;ambiance du repas de f\u00eate \u00e9tait \u00e9cras\u00e9e par une atmosph\u00e8re artificielle, dure comme du b\u00e9ton arm\u00e9, puisque Marleen n&rsquo;\u00e9tait plus parmi nous cette fois. Et puis, dans ce d\u00e9cor de f\u00eate, il y avait une personne \u00e0 qui je ne parviens pas \u00e0 pardonner : notre belle-m\u00e8re, l&rsquo;ex-femme de notre p\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Elle aurait pu parler lorsqu&rsquo;il en \u00e9tait encore temps, et elle ne l&rsquo;a pas fait. \u00c0 tout le moins, elle aurait pu retarder les choses, sans pr\u00e9tendre pour autant que Marleen aurait connu une autre fin, ou une meilleure fin, si elle avait parl\u00e9 lorsqu&rsquo;elle le pouvait encore. Qui sait ? Peut-\u00eatre Marleen aurait-elle alors pu assister au mariage de son fr\u00e8re. Mais je dois te laisser : mon petit gar\u00e7on pleure.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Bien \u00e0 toi,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Linda<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Cher Dirk,<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le b\u00e9b\u00e9 dort et je peux maintenant reprendre tranquillement mes courriels.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je te remercie infiniment pour tes paroles de soutien. Elles me font \u00e9norm\u00e9ment de bien. Cela dit, ne te fais pas trop de souci. Je traverse simplement la p\u00e9riode d\u00e9pressive normale qui accompagne tout travail de deuil. J&rsquo;ai trop de choses int\u00e9ressantes \u00e0 accomplir pour me laisser sombrer dans la d\u00e9pression et le d\u00e9sespoir.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce qui m&rsquo;aide aussi, c&rsquo;est de comprendre que Marleen est sans doute mieux l\u00e0 o\u00f9 elle est maintenant. Aussi difficile que cela soit \u00e0 dire, c&rsquo;est probablement la meilleure issue pour toutes les personnes concern\u00e9es. Personne parmi ceux \u00e0 qui j&rsquo;en ai parl\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait capable d&rsquo;imaginer un projet d&rsquo;avenir auquel Marleen aurait pu r\u00e9pondre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Prendre r\u00e9guli\u00e8rement ses m\u00e9dicaments, par exemple, afin de mener une vie \u00e0 peu pr\u00e8s normale. Marleen en \u00e9tait incapable. Le mieux que nous pouvions imaginer pour elle, nous qui la connaissions, c&rsquo;\u00e9tait une existence dans un \u00e9tablissement psychiatrique semi-ouvert, o\u00f9 elle aurait pu vivre sa vie durant la journ\u00e9e, tout en retrouvant chaque soir un lieu s\u00fbr, entour\u00e9e en permanence d&rsquo;un personnel qualifi\u00e9, sans avoir \u00e0 subir les tourments de l&rsquo;argent ; un havre de paix o\u00f9 elle aurait pu peindre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cela l&rsquo;aurait-il aid\u00e9e \u00e0 ma\u00eetriser les manifestations de sa maladie ? Je n&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 pleurer qu&rsquo;une fois rentr\u00e9e chez moi, aupr\u00e8s de mon mari et de mon enfant, de retour aux \u00c9tats-Unis. Jusque-l\u00e0, j&rsquo;avais la plupart du temps retenu mes larmes pour ne pas accabler davantage mes parents, dont la souffrance \u00e9tait tellement plus grande que la mienne.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce deuil, dans toutes les \u00e9tapes qu&rsquo;il traverse, m&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 revoir mon point de d\u00e9part. Peut-\u00eatre suis-je coupable, moi aussi, tout comme Marleen, de vouloir exercer une profession qui n&rsquo;est pas r\u00e9ellement faite pour nous. Ce n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement ce \u00e0 quoi nous sommes appel\u00e9es ; nous le faisons seulement pour nous prouver que nous en sommes capables.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Au cours de ces tentatives, nous nous faisons du mal \u00e0 nous-m\u00eames, et Marleen n&rsquo;y a pas surv\u00e9cu. Te souviens-tu du projet que j&rsquo;avais dans le secteur de la communication ? Je ne suis pas tr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;aise \u00e0 l&rsquo;oral ; mes talents sont davantage dans l&rsquo;\u00e9criture. J&rsquo;y travaille, mais j&rsquo;ai encore \u00e9norm\u00e9ment de progr\u00e8s \u00e0 accomplir. Il faudra naturellement un certain temps avant que je puisse en vivre, mais nous avons besoin d&rsquo;argent pour la maison.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Par cons\u00e9quent, je vais d&rsquo;abord accepter un emploi, mais uniquement pour boucler les fins de mois. J&rsquo;ai pris conscience de quelque chose d&rsquo;important lorsqu&rsquo;une crise a \u00e9clat\u00e9 entre mon mari et moi. J&rsquo;avais le sentiment que mes besoins affectifs ne trouvaient pas, chez lui, la r\u00e9ponse ad\u00e9quate. Cela vient notamment du fait que je sollicite chez lui le mauvais r\u00e9flexe.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L&rsquo;autre r\u00e9agit \u00e0 toi, \u00e0 ton langage corporel ou aux paroles que tu prononces. Le mauvais encha\u00eenement se produit lorsque je ne suis plus capable d&rsquo;\u00e9couter ou de pr\u00eater attention \u00e0 ses besoins. C&rsquo;est alors qu&rsquo;il perd pied. Je commence peu \u00e0 peu \u00e0 m&rsquo;en rendre compte. Pour me prot\u00e9ger et me reconstruire, j&rsquo;ai \u00e9lev\u00e9 un mur autour de moi, que seul mon petit gar\u00e7on est capable de franchir.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mon b\u00e9b\u00e9, mon nourrisson, ou plut\u00f4t d\u00e9j\u00e0 un petit bambin. Cette Grande Muraille de Chine \u00e9rig\u00e9e autour de mon \u00e2me fait davantage partie du probl\u00e8me que de la solution, dois-je constater avec amertume. Je m&rsquo;exerce \u00e0 devenir plus disponible \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute. Je saisis chaque obstacle comme une occasion de grandir int\u00e9rieurement. Marleen me manque terriblement. Le crat\u00e8re qu&rsquo;elle a laiss\u00e9 derri\u00e8re elle ne pourra jamais \u00eatre combl\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c9trangement, je n&rsquo;ai pas le sentiment qu&rsquo;elle soit loin de moi. Elle m&rsquo;accompagne chaque jour et, parfois, j&rsquo;entends presque sa voix dans ma t\u00eate ou j&rsquo;aper\u00e7ois son sourire malicieux lorsque je fais quelque chose qui l&rsquo;aurait amus\u00e9e. Ou lorsque j&rsquo;ai recours \u00e0 une petite ruse qui n&rsquo;aurait certainement pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 son attention.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">J&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 plusieurs fois de Marleen au d\u00e9but : dans ces r\u00eaves, elle \u00e9tait morte et pourtant semblait encore vivante. J&rsquo;\u00e9tais furieuse contre elle de nous avoir inflig\u00e9 tout cela. En parall\u00e8le, je vis aussi activement mon deuil en \u00e9crivant. J&rsquo;ai besoin d&rsquo;\u00eatre entendue. Je cherche un public. J&rsquo;ai \u00e9crit une lettre \u00e0 Oprah Winfrey, la grande animatrice de talk-show qui conna\u00eet un immense succ\u00e8s aux \u00c9tats-Unis. Pourquoi ne pas organiser une \u00e9mission consacr\u00e9e \u00e0 la schizophr\u00e9nie et \u00e0 ce qu&rsquo;elle est r\u00e9ellement ? Le journal offre \u00e9galement la possibilit\u00e9 d&rsquo;envoyer un texte pour publication.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je suis en train d&rsquo;\u00e9crire, pour l&rsquo;instant seulement dans ma t\u00eate, mais bient\u00f4t sur le papier. C&rsquo;est toujours ainsi que je proc\u00e8de lorsqu&rsquo;un sujet m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre mieux connu afin que l&rsquo;on puisse en tirer des le\u00e7ons. Mon petit gar\u00e7on se r\u00e9veille de nouveau. Je t&#8217;embrasse tr\u00e8s affectueusement et \u00e0 tr\u00e8s bient\u00f4t.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Bien \u00e0 toi,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Linda<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Ch\u00e8re Linda,<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce petit courriel simplement pour te dire que je prie pour toi et que le temps puisse apporter la gu\u00e9rison \u00e0 toutes les blessures.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Tu as revu Marleen dans tes r\u00eaves. J&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;elle a trouv\u00e9 le repos \u00e9ternel dans le sein du Seigneur. Mais c&rsquo;est surtout \u00e0 toi que je pense. Tiens-tu le coup ? Tout ce travail de deuil est une bonne chose, avec son amertume de caf\u00e9, mais ne te laisse surtout pas sombrer dans le d\u00e9sespoir. C&rsquo;est un luxe que tu ne peux pas te permettre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il est cependant bon que tu la revoies. N&rsquo;oublie jamais qu&rsquo;il y aura toujours quelqu&rsquo;un pour t&rsquo;\u00e9couter ; tu pourras toujours compter sur mon oreille, aussi longtemps qu&rsquo;il plaira \u00e0 Dieu. Place maintenant ta famille au premier rang : ton petit gar\u00e7on et ton mari. \u00c9coute surtout de la bonne musique. Billie Holiday ou Wagner, peu importe.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je te recommande tout particuli\u00e8rement le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Requiem<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> de Mozart. Mon tout dernier recours, il y a vingt ans, fut de m&rsquo;imposer le Concerto pour violon de Ludwig van Beethoven. Quelle force dans cette musique ! Quelle puissance de vie, quelle volont\u00e9 ! Prends ce soir une petite part de mon \u00e9nergie vitale. Ou va demander conseil \u00e0 un bon auteur, de pr\u00e9f\u00e9rence disparu, comme sainte Th\u00e9r\u00e8se.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 tr\u00e8s bient\u00f4t. Je t&#8217;embrasse tr\u00e8s fort.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Avec toute mon affection,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Dirk<\/span><\/p>\n<p><b>P.-S.<\/b><span style=\"font-weight: 400;\"> Pour ma part, j&rsquo;\u00e9coute du reggae.<\/span><\/p>\n<p><b>Travail de deuil<\/b><\/p>\n<p><b>Cher Dirk,<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je suis rentr\u00e9e chez moi depuis la fin du mois de juillet et les choses commencent peu \u00e0 peu \u00e0 reprendre leur place.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Tu trouves que c&rsquo;est un titre cruel : <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Les fun\u00e9railles se sont bien d\u00e9roul\u00e9es. \u00bb<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Oui, c&rsquo;est vrai. J&rsquo;ai pu prononcer quelques mots pendant la c\u00e9r\u00e9monie. Ses cendres reposent d\u00e9sormais au cimeti\u00e8re de la ville, ce qu&rsquo;elle ne se serait probablement jamais accord\u00e9 \u00e0 elle-m\u00eame. J&rsquo;ai parl\u00e9 avec le psychiatre qui la soignait. Je comprends maintenant pourquoi Marleen ne pouvait pas \u00eatre intern\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 mon grand d\u00e9pit et \u00e0 mon profond regret, j&rsquo;ai \u00e9galement appris bien des choses d\u00e9sagr\u00e9ables au sujet de la sorci\u00e8re qui nous manipulait. Marleen et moi \u00e9tions livr\u00e9es sans d\u00e9fense \u00e0 cette chauve-souris \u00e9chapp\u00e9e de l&rsquo;enfer, qui se servait de nous pour servir ses propres int\u00e9r\u00eats, aux d\u00e9pens de notre p\u00e8re. Un vampire blafard aux l\u00e8vres rouge feu.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Elle est la seule personne avec qui Marleen a parl\u00e9 dans les jours qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sa mort. Cette sorci\u00e8re m&rsquo;en a elle-m\u00eame parl\u00e9, mais seulement apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de Marleen. Elle \u00e9tait la seule \u00e0 \u00eatre au courant et, m\u00eame apr\u00e8s les fun\u00e9railles, elle n&rsquo;en a souffl\u00e9 mot \u00e0 personne, jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 elle me l&rsquo;a finalement confi\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je suis rest\u00e9e relativement forte jusqu&rsquo;\u00e0 mon retour aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 j&rsquo;ai enfin pu m&rsquo;effondrer dans les bras de mon mari. Mes parents n&rsquo;avaient pas besoin de me voir perdre pied. Plus tard, j&rsquo;ai davantage pleur\u00e9. Le mariage s&rsquo;est bien d\u00e9roul\u00e9, sauf au moment des photographies. Les fr\u00e8res et s\u0153urs r\u00e9unis pour la photo\u2026 ce fut un moment particuli\u00e8rement difficile pour moi. Nous ne sommes plus au complet. Je t&rsquo;\u00e9crirai encore plus tard, mais mon b\u00e9b\u00e9 r\u00e9clame \u00e0 nouveau toute mon attention.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Bien \u00e0 toi,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Linda<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Ch\u00e8re Linda,<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je ne suis vraiment pas convaincu par le projet tel que tu me l&rsquo;exposes.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il te faudra facilement une ann\u00e9e ou deux pour traverser cette \u00e9preuve. C&rsquo;est pourquoi il vaut mieux, pour l&rsquo;instant, ne pas \u00e9laborer de nouveaux projets. Crois-moi, consacre-toi simplement \u00e0 ta famille. La tendresse, si profond\u00e9ment bless\u00e9e soit-elle, n&rsquo;a pas disparu. Aimer d&rsquo;abord, poser les questions ensuite : telle est la devise de sainte Th\u00e9r\u00e8se et du saint Cur\u00e9 d&rsquo;Ars.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Tu es l\u00e0 o\u00f9 tu dois \u00eatre en ce moment. C&rsquo;est cela, l&rsquo;instant pr\u00e9sent. Ne te fais pas de souci pour le lendemain. Je t&rsquo;envoie mes pri\u00e8res, en esp\u00e9rant que Notre-Seigneur et la Sainte Vierge t&rsquo;accordent une journ\u00e9e lumineuse. Tu as \u00e9t\u00e9 bless\u00e9e par l&rsquo;amour, et c&rsquo;est aussi par l&rsquo;amour que tu gu\u00e9riras.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je te suis profond\u00e9ment reconnaissant d&rsquo;avoir trouv\u00e9 le temps de me d\u00e9crire plus pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;\u00e9tat de ton \u00e2me, car je m&rsquo;\u00e9tais entre-temps fait une id\u00e9e excessivement pessimiste de la situation. Je craignais que tu ne t&rsquo;abandonnes au d\u00e9sespoir. Je te connais comme une \u00e2me sensible et un esprit r\u00e9fl\u00e9chi. Je m&rsquo;identifie assez facilement \u00e0 toi et il m&rsquo;arrive d&rsquo;imaginer que nos r\u00e9flexes et nos r\u00e9actions se ressemblent.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C&rsquo;est comme si je pouvais ressentir ta douleur, et j&rsquo;esp\u00e8re pouvoir, \u00e0 ma mani\u00e8re, contribuer un peu \u00e0 l&rsquo;apaiser. Je suis rempli de tendresse pour toi et j&rsquo;admire tout ce que tu as accompli, tant aux yeux du monde ext\u00e9rieur que dans le travail int\u00e9rieur que tu poursuis au plus profond de toi-m\u00eame, avant comme apr\u00e8s les fun\u00e9railles de ta s\u0153ur.<\/span><\/p>\n<h3><b>Le tribut de la folie<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Quel naufrage, cette fin de Marleen.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Vie et mort d&rsquo;une personne psychotique. Il y a peu de temps encore, une jeune femme a disparu. Une de plus qui n&rsquo;est pas parvenue \u00e0 r\u00e9concilier son intelligence d\u00e9velopp\u00e9e avec un univers affectif d\u00e9mesur\u00e9. Elle nous manquera.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ce qui frappe peut-\u00eatre le plus, c&rsquo;est l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 et la subtilit\u00e9 de cet esprit aff\u00fbt\u00e9 qui cherche une issue extr\u00eame. Pendant de longues ann\u00e9es, les personnes emport\u00e9es par la folie trouvent toujours un moyen d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 des catastrophes et \u00e0 des d\u00e9sastres hors du commun, l\u00e0 o\u00f9 une personne ordinaire aurait depuis longtemps succomb\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Elles continuent ainsi jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 le ressort se brise et o\u00f9 tout s&rsquo;arr\u00eate d&rsquo;un seul coup. Fracas, \u00e9clats et effondrement. Quelle extraordinaire capacit\u00e9 d&rsquo;endurance, quelle facult\u00e9 d&rsquo;encaisser avant d&rsquo;en arriver l\u00e0 ! Le d\u00e9lire peut prendre mille formes : le d\u00e9ficit impossible \u00e0 combler de la m\u00e9lancolie, l&rsquo;angoisse fondamentale du d\u00e9lire de pers\u00e9cution&#8230; et tant d&rsquo;autres encore.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Une passion dominante finit par occuper toute la vie affective et efface ce qui subsistait encore des liens et des attachements. Les personnes atteintes de graves troubles psychiques deviennent des projectiles sans guidage qui se d\u00e9tachent de la soci\u00e9t\u00e9 et finissent parfois par entrer dans une orbite dont nul ne peut plus les ramener, pas m\u00eame au prix d&rsquo;immenses quantit\u00e9s de soins, d&rsquo;amour et de sacrifices.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ces \u00eatres malheureux sont pouss\u00e9s sans rel\u00e2che par une pulsion fondamentale demeur\u00e9e sans apaisement, qui ne cesse de perturber leur propre \u00e9quilibre int\u00e9rieur ainsi que celui de leur entourage. La souffrance qu&rsquo;ils portent en eux est si grande qu&rsquo;ils ne trouvent jamais le repos et recherchent sans cesse un nouveau rem\u00e8de, toujours illusoire et toujours vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ils fuient en avant et ouvrent les quelques portes qui leur restent. Invariablement, ils aboutissent devant cette unique porte qui m\u00e8ne \u00e0 davantage de souffrance encore. O\u00f9 qu&rsquo;ils aillent, ils emportent leur tourment avec eux. Nous qui les avons aim\u00e9s demeurons derri\u00e8re eux, stup\u00e9faits et boulevers\u00e9s, car leur souffrance entra\u00eene la n\u00f4tre dans son tourbillon.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Notre douleur s&rsquo;att\u00e9nue peu \u00e0 peu et se dissout dans leur interminable d\u00e9ch\u00e9ance. Ils ne sont pas conscients de notre propre souffrance, parce que la leur est infiniment plus grande. C&rsquo;est peut-\u00eatre pour cela qu&rsquo;ils s&rsquo;en vont avant l&rsquo;heure, beaucoup trop t\u00f4t \u00e0 nos yeux. Ils prennent cong\u00e9 bien avant que nous soyons pr\u00eats \u00e0 les laisser partir. On se sent impuissant. Le monde para\u00eet inhospitalier et glac\u00e9 lorsque de telles choses arrivent.<\/span><\/p>\n<p><b>Le d\u00e9lire<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C&rsquo;est cruel. Et cela n&rsquo;a pas de sens.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Imagine un instant que tu te prom\u00e8nes dans la peau d&rsquo;une personne en proie au d\u00e9lire. Tu ressens en permanence un d\u00e9sordre int\u00e9rieur. \u00c0 cause d&rsquo;une membrane cellulaire d\u00e9faillante dans l&rsquo;une de tes cellules c\u00e9r\u00e9brales, ton humeur n&rsquo;est jamais stable. Tu n&rsquo;as plus prise sur toi-m\u00eame et tu te sens souvent mal. Jour apr\u00e8s jour, tu oscilles entre l&rsquo;exaltation et la d\u00e9pression.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ou bien tu te sens au contraire merveilleusement bien, sans te rendre compte que tu n&rsquo;es plus en harmonie avec ton entourage, et tu poses des actes absurdes ou p\u00e9nibles. Tu te donnes en spectacle ou tu deviens agressif. Tu sembles \u00eatre le jouet de fluctuations incessantes de ton humeur, sans parvenir \u00e0 y mettre de l&rsquo;ordre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le plus \u00e9trange est que ce comportement varie sans cesse, change d&rsquo;heure en heure ou de jour en jour, de fa\u00e7on cyclique ou chaotique. Tu ne t&rsquo;aper\u00e7ois pas toi-m\u00eame que tu franchis les limites, ni que plus personne ne parvient \u00e0 te suivre. Tu n&rsquo;es plus capable de rester dans les lignes et tu ne remarques m\u00eame plus que les autres, eux, s&rsquo;en aper\u00e7oivent.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le d\u00e9lire est comparable \u00e0 une tache aveugle sur la r\u00e9tine de l&rsquo;intelligence. Cela vient, mon bien-aim\u00e9, de ce que certaines id\u00e9es ne peuvent plus \u00eatre effac\u00e9es ; il en r\u00e9sulte une perte progressive du contact avec la r\u00e9alit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C&rsquo;est bien l\u00e0 ce qui se produit dans le d\u00e9lire : la r\u00e9alit\u00e9 a chang\u00e9 de camp. Une question surgit aussit\u00f4t : qui sait ce qui est r\u00e9ellement vrai ? Qui sait qui d\u00e9lire ? Le sais-je moi-m\u00eame ? Qui est capable de distinguer le r\u00e9el du d\u00e9lire ? Voil\u00e0 bien des questions \u00e0 la fois.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">En tant que soignant face \u00e0 une personne en demande d&rsquo;aide, je pars du principe que ce n&rsquo;est pas moi qui d\u00e9lire, puisque l&rsquo;on me r\u00e9mun\u00e8re pr\u00e9cis\u00e9ment pour \u00eatre en contact avec la r\u00e9alit\u00e9. Il n&rsquo;existe gu\u00e8re d&rsquo;autre crit\u00e8re. Dans la pratique, v\u00e9rit\u00e9 et illusion s&rsquo;entrecroisent sans cesse. Chacun peut d\u00e9lirer ou dire la v\u00e9rit\u00e9, sans qu&rsquo;une \u00e9tiquette ne vienne nous indiquer lequel des deux est le bon.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La solution r\u00e9side dans des soins comp\u00e9tents, eux-m\u00eames issus de la comp\u00e9tence du soignant. Avec l&rsquo;exp\u00e9rience, on d\u00e9veloppe une sorte d&rsquo;intuition qui permet de reconna\u00eetre une r\u00e9action psychotique. On remarque imm\u00e9diatement des signes qui, autrefois, seraient pass\u00e9s inaper\u00e7us. Il est difficile d&rsquo;expliquer pr\u00e9cis\u00e9ment sur quoi repose cette perception.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le dialogue n&rsquo;est parfois plus possible dans les deux sens, surtout lorsque certains sujets particuli\u00e8rement charg\u00e9s d&rsquo;\u00e9motion sont abord\u00e9s, avec toutes leurs nuances et leur complexit\u00e9. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un jugement. Beaucoup de personnes psychotiques vivent tr\u00e8s bien en soci\u00e9t\u00e9. Elles ne d\u00e9\u00e7oivent nullement dans la plupart des cas. La majorit\u00e9 d&rsquo;entre elles sont probablement des citoyens parfaitement respectables.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">En revanche, celles qui deviennent la proie d&rsquo;un d\u00e9lire d\u00e9vorant et destructeur lorsqu&rsquo;elles se d\u00e9compensent doivent \u00eatre aid\u00e9es. Elles sont plus nombreuses que vous ne l&rsquo;imaginez et toutes ne trouvent pas le chemin des services d&rsquo;aide. Le meilleur qui puisse arriver \u00e0 beaucoup de ces personnes souffrant de troubles psychiques est de b\u00e9n\u00e9ficier de la forme de soins qui leur convient. C&rsquo;est pourquoi je plaide pour une plus grande accessibilit\u00e9 des soins, mais aussi pour une v\u00e9ritable libert\u00e9 de choix et des possibilit\u00e9s de sortir des dispositifs lorsque cela est n\u00e9cessaire.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pas une prise en charge \u00e9touffante, qui rende la personne d\u00e9pendante ou r\u00e9duite au silence afin que les comportements d\u00e9rangeants disparaissent, mais un accompagnement qui cherche \u00e0 tirer le meilleur des possibilit\u00e9s que chaque \u00eatre humain porte en lui.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le but doit toujours \u00eatre d&rsquo;am\u00e9liorer ou d&rsquo;accro\u00eetre l&rsquo;autonomie de la personne et, par cons\u00e9quent, sa libert\u00e9 personnelle. Rendre \u00e0 l&rsquo;\u00eatre bless\u00e9, une fois gu\u00e9ri, une meilleure version de lui-m\u00eame. N&rsquo;\u00e9tait-ce pas d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;esprit qui inspirait la \u00ab proc\u00e9dure de la salle de bains \u00bb ? Mais atteignons-nous r\u00e9ellement notre public ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Regardez-les avancer, ces cohortes de psychotiques en pleine d\u00e9compensation, parmi lesquelles Ibrahim a pris place dans les rangs du d\u00e9sordre. Ils errent d&rsquo;une structure \u00e0 l&rsquo;autre, cherchant vainement des soins, toujours m\u00e9fiants \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard d&rsquo;une assistance trop \u00e9touffante, ou fuyant les forces de l&rsquo;ordre pour se r\u00e9fugier dans les interstices et les fissures du tissu urbain. Sans-abri. Exclus de la soci\u00e9t\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les prisons sont remplies de malades mentaux qui n&rsquo;y ont pas leur place. Il y a des \u00eatres qui souffrent partout o\u00f9 quelque chose ne tourne pas rond. Bien des alcooliques sont en r\u00e9alit\u00e9 des psychotiques non reconnus, ou du moins des psychotiques dissimul\u00e9s. Ou mieux encore : des d\u00e9lirants cach\u00e9s. La psychose surgit partout ; un homme normal en deviendrait presque parano\u00efaque. Pas moi ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La caract\u00e9ristique essentielle de la psychose est, par d\u00e9finition, le d\u00e9lire, c&rsquo;est-\u00e0-dire une repr\u00e9sentation erron\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 due \u00e0 un trouble de la pens\u00e9e. Le d\u00e9lire peut \u00eatre passager ; chacun peut d\u00e9lirer au cours d&rsquo;un \u00e9tat f\u00e9brile. Mais la folie cong\u00e9nitale, elle, constitue un \u00e9tat permanent, sans v\u00e9ritable commencement ni v\u00e9ritable fin, qui accompagne toute une vie jusqu&rsquo;\u00e0 ce que celle-ci s&rsquo;ach\u00e8ve, t\u00f4t ou tard. Il s&rsquo;agit alors d&rsquo;un trouble de la personnalit\u00e9 qui ne dispara\u00eet plus.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Tout l&rsquo;enjeu de la sant\u00e9 mentale consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 distinguer un \u00e9pisode passager d&rsquo;un trouble durable. La folie peut parfois se d\u00e9cha\u00eener en une maladie terrible qui d\u00e9truit des existences. La souffrance qui en r\u00e9sulte, pour la personne atteinte comme pour son partenaire, nous conduit \u00e0 reconna\u00eetre que l&rsquo;amour des soins est le seul v\u00e9ritable rem\u00e8de.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L&rsquo;amour des soins, mon tendre bien-aim\u00e9, est notre arme et notre point d&rsquo;appui dans le combat contre la souffrance, la mort et la folie tout \u00e0 la fois. Cette lutte ne peut se mener sans soins, pas davantage qu&rsquo;elle ne peut se mener sans amour. Dans l&rsquo;obscurit\u00e9 de l&rsquo;existence humaine, la relation de soin demeure l&rsquo;unique source de lumi\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La souffrance que l&rsquo;on porte ensemble sera prise en compte au moment du bilan final. Le v\u00e9ritable probl\u00e8me ne r\u00e9side pas tant dans le fait de donner des soins que dans celui d&rsquo;accepter d&rsquo;en recevoir. Peu de personnes savent recevoir l&rsquo;amour ; beaucoup aspirent \u00e0 pouvoir en donner. Mais les deux parties savent qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas de relation de soin sans souffrance.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pour tenir dans la dur\u00e9e, il faut une confiance in\u00e9branlable l&rsquo;un envers l&rsquo;autre, ainsi que de l&rsquo;humour pour traverser les journ\u00e9es. C&rsquo;est ici et maintenant que tout se joue, et ce qui ne se vit pas maintenant ne vaut plus la peine d&rsquo;\u00eatre poursuivi. Il n&rsquo;est plus utile de courir apr\u00e8s des ombres.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Existe-t-il une v\u00e9rit\u00e9 et une r\u00e9alit\u00e9, ou bien faut-il simplement tout croire ?<\/span><\/p>\n<h3><b>R\u00e9trospective<\/b><\/h3>\n<p><b>Vue d&rsquo;ensemble<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Jetons un bref regard en arri\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Avant de conclure, r\u00e9sumons une derni\u00e8re fois le fil de notre r\u00e9flexion. Il y eut d&rsquo;abord la paralysie, puis le renversement, pour s&rsquo;achever dans le ravissement, car toutes les bonnes choses vont par trois dans la mystique classique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Comme dans un kal\u00e9idoscope, les images reviennent se projeter sur la r\u00e9tine. Elles se fondent les unes dans les autres \u00e0 mesure que revient le souvenir de ce mois de f\u00e9vrier o\u00f9 tu \u00e9tais \u00e9tendu l\u00e0, incapable de bouger, enferm\u00e9 dans l&rsquo;une de ces machines infernales o\u00f9 l&rsquo;on glisse les malades \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital. Le basculement et la spirale qu&rsquo;il t&rsquo;a fallu traverser.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Apr\u00e8s cette introduction oppressante, nous avons commenc\u00e9 par la purification, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment par la proc\u00e9dure de purification dans la salle de bains. C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re \u00e9tape du processus de r\u00e9surrection, et sans doute la plus agr\u00e9able. Tout commen\u00e7ait par le retrait des v\u00eatements et de tout ce qui \u00e9tait superflu.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le but est de ramener le gar\u00e7on \u00e0 sa seule essence. \u00c0 son \u00eatre nu. \u00c0 son simple fait d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, sans instruments ni artifices. \u00c0 sa r\u00e9alit\u00e9 visible. C&rsquo;est une \u00e9tape essentielle si nous voulons, au terme du parcours, parvenir \u00e0 rendre le gar\u00e7on d&rsquo;aujourd&rsquo;hui \u00e0 lui-m\u00eame comme un \u00eatre meilleur, ainsi que nous l&rsquo;avons affirm\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">En secret, j&rsquo;appelle cela en latin la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">restitutio ad integrum<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, c&rsquo;est-\u00e0-dire la restauration int\u00e9grale du petit gar\u00e7on, dans son corps et dans son \u00e2me, dans toute l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de sa cr\u00e9ation. \u00c0 l&rsquo;exception d&rsquo;une fille devenue gar\u00e7on manqu\u00e9 \u2014 l&rsquo;ancien \u00ab petit prince seize \u00bb \u2014 qui constitue l&rsquo;exception \u00e0 la r\u00e8gle, ce sont d&rsquo;ailleurs toujours des gar\u00e7ons que nous traitons ainsi. Pour les petites filles, nous pouvons rarement faire grand-chose dans le d\u00e9partement de la salle de bains, mais bien davantage dans l&rsquo;\u00e9change spirituel.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">En r\u00e9sum\u00e9, les petits fr\u00e8res d&rsquo;un instant doivent \u00eatre propres. Je ne saurais condenser davantage cette purification.<\/span><\/p>\n<h3><b>L&rsquo;illumination<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le gar\u00e7on ayant \u00e9t\u00e9 lav\u00e9, propre et rev\u00eatu d&rsquo;un peignoir immacul\u00e9, il est plac\u00e9 dans la lumi\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il est observ\u00e9, interrog\u00e9. De cette mani\u00e8re na\u00eet presque toujours spontan\u00e9ment un \u00e9change personnel. Si le petit gar\u00e7on souhaite prendre l&rsquo;initiative, il en a toute libert\u00e9. Dans la pratique, les deux phases, purification et illumination, sont naturellement toujours \u00e9troitement m\u00eal\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il est impossible de d\u00e9terminer avec pr\u00e9cision o\u00f9 s&rsquo;ach\u00e8ve le lavage et o\u00f9 commence l&rsquo;observation, puisque le nettoyage et l&rsquo;examen se d\u00e9roulent simultan\u00e9ment, dans une interaction permanente avec les explications donn\u00e9es. Le papa fait progresser discr\u00e8tement le d\u00e9roulement de l&rsquo;ensemble par le mot ou le geste appropri\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La personne du baigneur, en un mot le petit gar\u00e7on, demeure le centre de tout. Le papa se montre souple et largement ouvert aux aspirations filiales. Mais le mot <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">illumination<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> \u00e9voque encore autre chose.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Toute lumi\u00e8re vient de Dieu, et Dieu est amour. Pour un chr\u00e9tien s&rsquo;y ajoutent la gr\u00e2ce du Christ, le Fils de l&rsquo;Homme par excellence, ainsi que la Vierge immacul\u00e9e. Puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit, dans son intention premi\u00e8re, d&rsquo;un livre fran\u00e7ais, nous devrons bient\u00f4t conclure par une finale chr\u00e9tienne.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Nous ne voulons nullement l\u00e9ser pour autant nos petits gar\u00e7ons du Levant. <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Bismill\u0101hi ar-Ra\u1e25m\u0101ni ar-Ra\u1e25\u012bm.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Dans chaque religion, il existe des figures qui veillent avec bienveillance sur l&rsquo;humanit\u00e9, d&rsquo;autant plus volontiers que nous prenons soin les uns des autres et nous rendons mutuellement service.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les musulmans racontent par exemple que la Vierge Marie gardait toujours sa modeste demeure parfaitement propre et qu&rsquo;elle conserva intacte sa chastet\u00e9. Quant \u00e0 la caisse \u00e0 outils de saint Joseph, elle \u00e9tait toujours parfaitement rang\u00e9e. Chaque ciseau \u00e0 bois avait sa place, rapportent les auteurs pieux. Le petit J\u00e9sus y veillait d\u00e9j\u00e0 d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, en aidant son p\u00e8re nourricier \u00e0 mettre de l&rsquo;ordre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Plus tard, le Christ aimait se laisser laver les pieds par des femmes publiques et appr\u00e9ciait qu&rsquo;elles les essuient avec leurs cheveux. Lorsque certains s&rsquo;en scandalis\u00e8rent, il les reprit avec une grande vigueur, les traitant d&rsquo;hypocrites et de s\u00e9pulcres blanchis.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Oui, \u00e0 cette \u00e9poque, les gens entretenaient encore entre eux des relations spontan\u00e9es, ce qui est devenu si difficile dans notre m\u00e9tropole ultratechnologique. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, nous devons remercier les b\u00e2tisseurs de la capitale d&rsquo;avoir \u00e9lev\u00e9 ce bel immeuble o\u00f9 nous habitons aujourd&rsquo;hui, avec l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 et, surtout, de l&rsquo;eau courante \u00e0 toute heure du jour \u2014 en quantit\u00e9 th\u00e9oriquement suffisante pour faire prendre un bain chaque jour \u00e0 quelques gar\u00e7ons.<\/span><\/p>\n<h3><b>L&rsquo;union<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je prie pour toi, entre deux travaux d&rsquo;\u00e9criture, afin que gu\u00e9risse la blessure d&rsquo;amour qui t&rsquo;a frapp\u00e9, nourrie par ce grand manque, mon bien-aim\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le but mystique de la proc\u00e9dure de la salle de bains est l&rsquo;union. Cette notion a \u00e9t\u00e9 largement d\u00e9velopp\u00e9e dans ce livre. En r\u00e9alit\u00e9, cette union n&rsquo;a pas n\u00e9cessairement lieu \u00e0 chaque fois. Dans les faits, presque tous les lavages effectu\u00e9s dans ma salle de bains se sont achev\u00e9s de mani\u00e8re satisfaisante pour toutes les parties, sans qu&rsquo;aucune union ne se produise.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L&rsquo;union virtuelle est une tout autre histoire, mais il ne reste plus assez de place pour s&rsquo;y attarder. Dans la pratique, la m\u00e9thode de la salle de bains ressemble \u00e0 un entonnoir largement ouvert \u00e0 son entr\u00e9e : tous les gar\u00e7ons peuvent prendre un bain et passer par la purification.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le conduit se r\u00e9tr\u00e9cit ensuite, car, malheureusement, tous les gar\u00e7ons ne sont pas pr\u00eats pour l&rsquo;illumination. Certains \u00e9chouent au cours de cette s\u00e9lection parce que leur esprit demeure trop obscur, soit que leur heure ne soit pas encore venue, soit qu&rsquo;elle soit d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Quant au diam\u00e8tre du conduit \u2014 pour poursuivre l&rsquo;image \u2014, la partie consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;union est la plus \u00e9troite. Le gar\u00e7on n&rsquo;a nul besoin de le savoir. Si quelque chose ne fonctionne pas d\u00e8s le d\u00e9but, je n&rsquo;en laisse rien para\u00eetre. Nous poursuivons simplement comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait. Je comprends tr\u00e8s vite qu&rsquo;il n&rsquo;y aura pas d&rsquo;union : soit que le gar\u00e7on n&rsquo;y soit pas dispos\u00e9, soit qu&rsquo;il n&rsquo;en ait lui-m\u00eame aucune envie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ou bien qu&rsquo;il n&rsquo;ait pas encore atteint la maturit\u00e9 n\u00e9cessaire. \u00ab Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il le retranche ; et tout sarment qui porte du fruit, il le taille afin qu&rsquo;il en porte davantage. \u00bb (Jean 15.) Par mis\u00e9ricorde \u00e9vang\u00e9lique, je ne dis g\u00e9n\u00e9ralement rien de tout cela, car je ne veux blesser personne.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Tu ne briseras pas le roseau froiss\u00e9. \u00bb Chacun re\u00e7oit une chance \u00e9quitable, mais il arrive souvent que nous nous s\u00e9parions paisiblement, sans avoir \u00e9t\u00e9 unis. Je r\u00e8gle alors les choses \u00e0 la satisfaction de chacun, sans pouvoir toutefois m&rsquo;abandonner \u00e0 cette communion. Je ne r\u00e9v\u00e9lerai jamais aucun de ces secrets.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pour que l&rsquo;union advienne \u2014 je l&rsquo;ai appris entre-temps \u2014 il faut l&rsquo;abandon, et celui-ci ne peut exister sans la gr\u00e2ce de la r\u00e9v\u00e9lation. Comment pourrais-je m&rsquo;abandonner \u00e0 un gar\u00e7on qui a \u00e9chou\u00e9 durant la phase de l&rsquo;illumination ? Sans parler des difficult\u00e9s qui peuvent surgir d\u00e8s la purification, lorsqu&rsquo;apparaissent des taches malsaines difficiles \u00e0 laver ou des probl\u00e8mes dentaires, que je supporte tr\u00e8s mal. Les probl\u00e8mes de dents ! Allez ! Chez le dentiste, puis revenez ! Ou encore lorsque les petits gar\u00e7ons sont malades, car alors c&rsquo;est la crise.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La purification et l&rsquo;illumination permettent, dans le m\u00eame mouvement, de d\u00e9pister un certain nombre de maladies et de v\u00e9rifier si un traitement a \u00e9t\u00e9 entrepris. La purification peut avoir lieu de nombreuses fois, l&rsquo;illumination se r\u00e9p\u00e9ter souvent ; l&rsquo;union, elle, est unique, pour reprendre l&rsquo;expression de Ruusbroec.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;union est si rare que certains auteurs mystiques en mettent m\u00eame l&rsquo;existence en doute. Deux \u00eatres humains se sont-ils jamais r\u00e9ellement unis ? Une cr\u00e9ature est-elle jamais devenue une avec son Cr\u00e9ateur ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Selon les auteurs les plus optimistes, la gr\u00e2ce de l&rsquo;union n&rsquo;a besoin de se produire qu&rsquo;une seule fois pour combler le vide de l&rsquo;existence : l&rsquo;absence de l&rsquo;autre, \u00e0 la fois redout\u00e9e et ha\u00efe, avec sa mesure et son \u00e9talon qui donnent leurs dimensions \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Depuis que cette union a eu lieu, l&rsquo;\u00e9lan est retomb\u00e9. Ces derni\u00e8res semaines, depuis que cela s&rsquo;est produit, j&rsquo;en ai moins envie, parce que le manque s&rsquo;est momentan\u00e9ment dissip\u00e9 et que l&rsquo;impulsion s&rsquo;en est trouv\u00e9e apais\u00e9e. Je peux de nouveau penser clairement. Maintenant que je mesure pleinement ma finitude, le temps qui me reste est devenu d&rsquo;autant plus pr\u00e9cieux.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il aura fallu qu&rsquo;une thrombose me frappe pour que je d\u00e9couvre moi-m\u00eame ce que signifient les soins et l&rsquo;aide, et pour que je me demande si, moi aussi, je ne suis pas quelque peu d\u00e9rang\u00e9. Comment expliquer autrement que j&rsquo;aie rencontr\u00e9 et attir\u00e9 tant de personnes psychotiques au cours de ma vie et dans ma pratique, sinon parce que j&rsquo;en serais un moi-m\u00eame ? Mais alors, je serais tout de m\u00eame un psychotique relativement bien \u00e9quilibr\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il existe peut-\u00eatre des mani\u00e8res de vivre avec ce trouble de l&rsquo;\u00e2me et de le ma\u00eetriser. Certains auraient-ils un ange gardien ? Sans cela, je ne serais sans doute pas ici, install\u00e9 paisiblement dans mon loft confortable, \u00e0 taper ce petit livre, tandis que tant d&rsquo;autres compagnons d&rsquo;infortune g\u00e9missent dans des prisons o\u00f9 ils n&rsquo;ont pas leur place. Ou errent sans abri. Ou b\u00e2tissent une carri\u00e8re artistique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ou travaillent dans les m\u00e9dias pour s&rsquo;enliser dans les sables mouvants d&rsquo;une insignifiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Le cri silencieux de ceux qui se suicident, comme Marleen, est \u00e0 peine entendu.<\/span><\/p>\n<h3><b>R\u00e9v\u00e9lation<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les jours o\u00f9 nous avions l&rsquo;impression de porter en nous un trou noir sont d\u00e9sormais oubli\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Qui se souvient encore de ce poids impossible \u00e0 mesurer, tapi au fond de notre \u00e2me, de cette obscurit\u00e9 si avide de lumi\u00e8re qu&rsquo;elle absorbait le moindre rayon sans jamais en restituer l&rsquo;\u00e9clat ni laisser s&rsquo;\u00e9chapper la moindre lueur ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Si j&rsquo;\u00e9tais parfois difficile avec les autres, si la vie commune avec moi \u00e9tait p\u00e9nible, c&rsquo;\u00e9tait parce que cette noirceur m&rsquo;\u00e9crasait et mettait mon \u00e2me \u00e0 rude \u00e9preuve. L&rsquo;essentiel consiste \u00e0 d\u00e9tourner le regard de cet ab\u00eeme et \u00e0 le porter plus haut, vers le ciel et les nuages, afin de s&rsquo;arracher un instant \u00e0 la pesanteur qui nous attire vers le bas.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L\u00e8ve les yeux vers les astres dans leur r\u00e9volution afin de devenir, toi aussi, lumi\u00e8re comme eux. \u00c9l\u00e8ve-toi. Notre \u00e2me poss\u00e8de cette facult\u00e9 merveilleuse de se transformer, de devenir quelque chose de nouveau et, esp\u00e9rons-le, de s&rsquo;\u00e9panouir. Mais pour cela, il faut aussi apprendre \u00e0 beaucoup laisser derri\u00e8re soi, gr\u00e2ce \u00e0 la touche d&rsquo;effacement.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Dans mon d\u00e9sespoir en qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9, je cherchais volontiers une issue dans la litt\u00e9rature et, dans les situations extr\u00eames, dans les Saintes \u00c9critures. Prenons par exemple l&rsquo;ap\u00f4tre Paul, en H\u00e9breux 9,19 : \u00ab Il prit le sang des jeunes taureaux et des boucs avec de l&rsquo;eau, de la laine \u00e9carlate et de l&rsquo;hysope, puis il aspergea le livre ainsi que tout le peuple. \u00bb Voil\u00e0 une proc\u00e9dure de salle de bains qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre remarqu\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Voil\u00e0 de quoi nourrir la touche d&rsquo;effacement. Le verset 22, un peu plus loin, peut \u00eatre r\u00e9sum\u00e9 de fa\u00e7on assez s\u00e9v\u00e8re : \u00ab Selon la Loi, presque tout est purifi\u00e9 par le sang, et sans effusion de sang il n&rsquo;y a pas de pardon. \u00bb Ajoutons toutefois, par souci d&rsquo;exactitude, que l&rsquo;ap\u00f4tre est ici en train d&rsquo;expliquer l&rsquo;Ancienne Alliance.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il le fait pr\u00e9cis\u00e9ment pour lui opposer ensuite la Nouvelle Alliance. Depuis lors, nous nous lavons avec de l&rsquo;eau, et au besoin avec du vin, mais plus avec des effusions de sang. Non que cela int\u00e9resse encore grand monde aujourd&rsquo;hui : plus personne ne sait vraiment ce que dit l&rsquo;\u00c9criture, ni m\u00eame ce qu&rsquo;est l&rsquo;hysope. Une plante. Et il est alors temps de redevenir quelque peu cynique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L&rsquo;essentiel est plut\u00f4t d&rsquo;am\u00e9nager sa propre existence aussi confortablement que possible afin de pouvoir, chaque jour, s&rsquo;abandonner sans contrainte aux r\u00eaveries et aux m\u00e9ditations sur les grandes comme sur les petites choses, depuis la guerre au Moyen-Orient jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;art de nouer des lacets. Et, de temps \u00e0 autre, une pinc\u00e9e de mystique ; il n&rsquo;en faut pas davantage.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">R\u00e9fl\u00e9chir jusqu&rsquo;\u00e0 parvenir au pardon et \u00e0 l&rsquo;oubli. M\u00e9diter afin de pouvoir, en pleine connaissance de cause, lib\u00e9rer enfin la touche d&rsquo;effacement. Regardons maintenant vers l&rsquo;avenir. Ce livre touche presque \u00e0 sa fin. Il ne reste plus qu&rsquo;un dernier chapitre \u00e0 \u00e9crire. Un spectacle compos\u00e9 de tableaux vivants nous attend. \u00c0 la toute fin, il ne subsiste plus qu&rsquo;un sentiment d&rsquo;oppression.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Raideur, rigidification, scl\u00e9rose, surcharge graisseuse, saponification. D\u00e9shydratation, coagulation. D\u00e9shydratation due au whisky que j&rsquo;avais bu. Durcissement des parois art\u00e9rielles et \u00e9paississement du sang. Congestion des corps caverneux. Agr\u00e9gation plaquettaire favoris\u00e9e par un peu de cholest\u00e9rol carbonis\u00e9. Je pense que, lors de ces masturbations fr\u00e9n\u00e9tiques pendant les conversations de salle de bains, de minuscules caillots se sont form\u00e9s dans les corps caverneux, avant de gagner la petite circulation puis le cerveau.<\/span><\/p>\n<h3><b>Paralysie<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Assez. Je prends mon aspirine pour le c\u0153ur.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">O\u00f9 les victimes d&rsquo;une thrombose peuvent-elles trouver du r\u00e9confort ? O\u00f9 peuvent-elles porter leur regard \u00e0 la recherche de paroles encourageantes ou de la caresse d&rsquo;une formule heureuse ? O\u00f9 les lettres, les belles rencontres et la m\u00e9ditation se rejoignent-elles mieux, mon bien-aim\u00e9, source vive de mon r\u00e9confort spirituel, que dans le th\u00e9\u00e2tre ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je t&#8217;emm\u00e8ne, mon tr\u00e8s cher amour, par des paroles pleines de douceur, au XVII\u1d49 si\u00e8cle, dans un coll\u00e8ge j\u00e9suite de cette \u00e9poque. Nous y rencontrons le p\u00e8re Jean-Joseph Surin, dans les ann\u00e9es sereines de sa vieillesse. Un vieil homme affable, v\u00eatu d&rsquo;une soutane rapi\u00e9c\u00e9e. Un ancien malade psychotique caboss\u00e9, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 ce mot n&rsquo;existait pas encore.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 qui ne sait rien de son histoire, il appara\u00eet comme un vieillard barbu, v\u00eatu d&rsquo;un habit un peu us\u00e9, portant le poids d&rsquo;une existence compliqu\u00e9e. Il n&rsquo;a jamais revu le gar\u00e7on de la diligence, mais il s&rsquo;en souvient encore. Cela au moins lui est rest\u00e9. Le vieux p\u00e8re attire peu l&rsquo;attention.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il avance p\u00e9niblement \u00e0 pied vers la salle des f\u00eates du coll\u00e8ge j\u00e9suite, le col rabattu sous un menton de travers, un bonnet de clerc sur son cr\u00e2ne d\u00e9garni, dans l&rsquo;espoir d&rsquo;assister \u00e0 la repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale. \u00c0 premi\u00e8re vue, qui donc souhaiterait inviter ce pr\u00eatre meurtri \u00e0 sa table ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Et pourtant, une \u00e2me rayonnante habite cet homme, v\u00e9ritable phare pour de nombreux p\u00e9nitents. Combien de personnes ne cherchent-elles pas son oreille afin de lui confier leurs fautes ou d&rsquo;obtenir un apaisement de leur esprit ? Ces \u00e2mes en qu\u00eate de lumi\u00e8re viennent toujours plus nombreuses trouver refuge aupr\u00e8s de cette silhouette pench\u00e9e, attentive \u00e0 les \u00e9couter.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Sa renomm\u00e9e ne cesse de grandir. On ne le croirait pas, mais chacune des lettres, chacun des billets ou des simples griffonnages de ce vieux confesseur est lu, copi\u00e9, \u00e9chang\u00e9 et transmis dans les milieux pieux, notamment par les couvents de femmes, depuis la Garonne jusqu&rsquo;au-del\u00e0 de la Loire, dans presque tout le quart sud-ouest de la France.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La vie de ce vieillard fragile n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9e par la souffrance. Pendant plus de vingt ans, il fut gravement malade. Durant toute cette p\u00e9riode, il ne put plus marcher et fut totalement retir\u00e9 de la vie sociale. Ce qui est remarquable, c&rsquo;est qu&rsquo;il gu\u00e9rit plus tard de ses troubles par la force de la foi, apr\u00e8s les \u00e9preuves spirituelles que nous avons r\u00e9sum\u00e9es plus haut.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ses ant\u00e9c\u00e9dents comportent une tentative de suicide en 1645. En se jetant d&rsquo;une fen\u00eatre d&rsquo;une maison de repos destin\u00e9e aux p\u00e8res \u00e9puis\u00e9s, construite au-dessus d&rsquo;une rivi\u00e8re, le p\u00e8re Surin tenta de mettre fin \u00e0 ses jours. Le domaine poss\u00e9dait un ch\u00e2teau magnifique, b\u00e2ti sur une falaise dominant un m\u00e9andre du fleuve. Il se jeta d&rsquo;une fen\u00eatre \u00e9lev\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il s&rsquo;en tira malgr\u00e9 tout. Jean-Joseph \u00e9chappa de justesse \u00e0 la mort : infirme dans son corps, mais intact dans son \u00e2me. Depuis cet accident, il boita toute sa vie. Vers 1660, il fut d\u00e9livr\u00e9 \u00e0 la fois de sa paralysie et de ses tourments spirituels gr\u00e2ce \u00e0 un autre p\u00e8re qui sut prononcer les paroles justes.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Un jour, au cours d&rsquo;une confession, les paroles paternelles tomb\u00e8rent des l\u00e8vres du plus jeune, son confesseur :<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014 \u00ab Tu n&rsquo;es pas condamn\u00e9. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le p\u00e8re Surin r\u00e9fl\u00e9chit un instant et demanda :<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014 \u00ab Le crois-tu vraiment ? \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014 \u00ab Dieu ne condamne personne, pas m\u00eame toi. Le Seigneur nous juge pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 selon le poids de nos bonnes actions, non selon nos mauvais penchants. Le c\u0153ur humain peut \u00eatre corrompu, mais le Seigneur est plein de bont\u00e9 dans son jugement envers quiconque accueille librement Sa Gr\u00e2ce. Il se montre mis\u00e9ricordieux envers notre foi et envers nos \u0153uvres. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014 \u00ab Tu le penses vraiment ? \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014 \u00ab Le Juge supr\u00eame ne nous impute ni ce que nous n&rsquo;avons pas choisi, ni ce qui nous a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9 comme un joug. \u00c0 la fin des temps, l&rsquo;\u00eatre humain compara\u00eet devant son Cr\u00e9ateur responsable uniquement des choix qu&rsquo;il a lui-m\u00eame pos\u00e9s au cours de sa vie, et de rien d&rsquo;autre. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les larmes coul\u00e8rent sur les joues du vieux p\u00e8re Surin.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u2014 \u00ab Tu n&rsquo;es pas condamn\u00e9 \u00bb, r\u00e9p\u00e9ta encore le jeune confesseur, pronon\u00e7ant cette parole lib\u00e9ratrice.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ces mots r\u00e9sonn\u00e8rent \u00e0 ses oreilles comme un \u00ab S\u00e9same, ouvre-toi \u00bb. D\u00e8s lors, le p\u00e8re Surin reprit les routes de France en boitant, mais aussi en exer\u00e7ant avec ardeur son minist\u00e8re aupr\u00e8s des \u00e2mes, pendant encore de longues ann\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il \u00e9tait gu\u00e9ri de vingt ann\u00e9es de maladie et de paralysie. Quelle vie de souffrance ! D\u00e9vast\u00e9 par la folie, mais purifi\u00e9 et parvenu \u00e0 la compr\u00e9hension. C&rsquo;est durant ces ann\u00e9es de gr\u00e2ce qui marqu\u00e8rent la fin de son existence que nous le faisons entrer en sc\u00e8ne. Les p\u00e8res ont donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ensemble une atmosph\u00e8re de f\u00eate.<\/span><\/p>\n<h3><b>Salle des f\u00eates<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La salle des f\u00eates du coll\u00e8ge j\u00e9suite est remplie d&rsquo;un agr\u00e9able murmure tandis que les spectateurs affluent.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les repr\u00e9sentations th\u00e9\u00e2trales faisaient partie int\u00e9grante de l&rsquo;enseignement dans les coll\u00e8ges j\u00e9suites, hier comme aujourd&rsquo;hui. Le th\u00e9\u00e2tre \u00e9tait un instrument de formation. Avant que la repr\u00e9sentation ne commence, Jean-Joseph Surin descend prudemment le long du parterre, v\u00eatu de sa soutane rapi\u00e9c\u00e9e. Le vieux p\u00e8re s&rsquo;appuie sur une canne, voit mal et boite.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Heureusement, un jeune fr\u00e8re le soutient par le bras. Suspendu \u00e0 la solide stature du jeune religieux, le vieux confesseur penche comme un parapluie cass\u00e9. Il prend place parmi les spectateurs : un vieillard amaigri, sans le moindre prestige. Il est vo\u00fbt\u00e9 et laisse \u00e9chapper un peu de salive.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Seuls les plus \u00e2g\u00e9s savent qui il est.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Le p\u00e8re Surin. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pour les uns, un personnage controvers\u00e9 ; pour les autres, un sage bienheureux. Pour beaucoup, un fou. Sa principale renomm\u00e9e reste encore le r\u00f4le qu&rsquo;il joua jadis dans l&rsquo;affaire des poss\u00e9d\u00e9es de Loudun, si magistralement racont\u00e9e par Aldous Huxley.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les bons p\u00e8res voyaient dans le th\u00e9\u00e2tre un excellent moyen de donner vie aux textes sacr\u00e9s. Ces repr\u00e9sentations soigneusement mises en sc\u00e8ne \u00e9taient destin\u00e9es \u00e0 toucher le c\u0153ur des jeunes gens et de leurs familles. Les m\u00e8res et les p\u00e8res venaient nombreux assister aux spectacles. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 la t\u00e9l\u00e9vision n&rsquo;existait pas encore, le th\u00e9\u00e2tre constituait un puissant instrument de diffusion des id\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les j\u00e9suites avaient compris la force des images. Il n&rsquo;existe pas de moyen plus efficace pour transmettre un savoir \u00e0 une foule. Ils voulaient offrir aux fid\u00e8les un visage renouvel\u00e9 de la religion en leur montrant des sc\u00e8nes in\u00e9dites. Ils le faisaient notamment au moyen des <\/span><b>tableaux vivants<\/b><span style=\"font-weight: 400;\">, organis\u00e9s dans le th\u00e9\u00e2tre du coll\u00e8ge devant un public avide de divertissements religieux.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Au cours de l&rsquo;un des tableaux, le vieux p\u00e8re Surin peut se contempler lui-m\u00eame lorsqu&rsquo;il \u00e9tait jeune exorciste. Cette version de sa jeunesse est incarn\u00e9e sur sc\u00e8ne par un \u00e9l\u00e8ve grim\u00e9 de la classe de grammaire, immobile dans le tableau consacr\u00e9 aux exorcismes de Loudun.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les religieuses poss\u00e9d\u00e9es sont \u00e9tendues sur des planches, entrav\u00e9es et rev\u00eatues d&rsquo;une robe de p\u00e9nitence, interpr\u00e9t\u00e9es par les gar\u00e7ons de la classe de grammaire. S\u0153ur Marie des Anges multiplie les manifestations extraordinaires, peut-\u00eatre un peu trop. Les acteurs vivants composent la sc\u00e8ne sans parler ni bouger, tandis qu&rsquo;un p\u00e8re, sur le c\u00f4t\u00e9, accompagne le spectacle de commentaires savants, \u00e9maill\u00e9s de citations bibliques et d&rsquo;effets sonores.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Rideau.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Des bruits de pas r\u00e9sonnent derri\u00e8re la sc\u00e8ne invisible.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le p\u00e8re Surin s&rsquo;est endormi.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Puis il se r\u00e9veille.<\/span><\/p>\n<h3><b>Ecce Homo<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le rideau se l\u00e8ve de nouveau.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Un homme supplici\u00e9 nous regarde. Son visage est \u00e9clair\u00e9 avec un art remarquable. Un soupir d&rsquo;effroi parcourt toute la salle. L&rsquo;homme qui occupe la sc\u00e8ne est assis sur un tabouret, appuy\u00e9 contre une petite colonne. Le torse nu, les t\u00e9tons visibles, soigneusement mis en lumi\u00e8re, il n&rsquo;est que partiellement recouvert d&rsquo;un manteau de pourpre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il para\u00eet avoir une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es. Il porte une barbe et de longues m\u00e8ches de cheveux. Une couronne tress\u00e9e d&rsquo;\u00e9pines ceint sa t\u00eate. Il nous regarde avec des yeux humides o\u00f9 se refl\u00e8tent les cierges, les torches et les miroirs. Il ne dit rien, mais sa souffrance est \u00e9vidente. Son corps est couvert des traces sanglantes de la flagellation et de la couronne d&rsquo;\u00e9pines.<\/span><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">Ecce Homo.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Crach\u00e9 au visage par le bourreau, le Sauveur humili\u00e9 est assis l\u00e0, flagell\u00e9, tourn\u00e9 en d\u00e9rision, sur la pierre froide, un roseau \u00e0 la main, son sceptre de d\u00e9rision, son ridicule b\u00e2ton de berger. Une image de profonde tristesse, de deuil et de lamentation.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Autour de lui, on rit \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e. Ses bourreaux se moquent du Royaume de Dieu qu&rsquo;il n&rsquo;a cess\u00e9 de proclamer. Ils rient du roi fou du royaume de la folie, dans ce recoin de l&rsquo;Empire romain, ou dans la France du XVII\u1d49 si\u00e8cle, et encore aujourd&rsquo;hui, en 2003, tandis que j&rsquo;\u00e9cris ces lignes, ou demain, lorsque tu les liras, mon bien-aim\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La parole a \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9e, irr\u00e9vocablement. Le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Logos<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">. La parole de la r\u00e9demption. Partout o\u00f9 le Christ souffre, l&rsquo;amour est pr\u00e9sent. Depuis lors, chaque jour devient un aujourd&rsquo;hui nouveau \u00e0 mesure que l&rsquo;histoire se d\u00e9ploie, et la souffrance silencieuse devient palpable dans un amour des soins inaudible, dans ce pr\u00e9sent ininterrompu qui s&rsquo;\u00e9tend sur plus de vingt si\u00e8cles.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pour reprendre les paroles m\u00eames de Surin : \u00ab Au fil des si\u00e8cles, trahi, bafou\u00e9, humili\u00e9, expos\u00e9 au m\u00e9pris et tra\u00een\u00e9 dans la boue : ainsi notre Sauveur supplici\u00e9 nous regarde-t-il au plus profond de sa souffrance, \u00e0 l&rsquo;instant o\u00f9 il est totalement bris\u00e9, dans une pr\u00e9figuration du supplice de la Croix. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il nous voit et qu&rsquo;il fixe son regard sur nous. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Alors monte la clameur du peuple : \u00ab Crucifie-le ! \u00bb Le ch\u0153ur du couvent fait retentir cette sc\u00e8ne \u00e0 plusieurs voix. Pilate \u2014 de pr\u00e9f\u00e9rence une basse \u2014 demande : \u00ab Lequel voulez-vous que je rel\u00e2che : J\u00e9sus ou Barabbas ? \u00bb d&rsquo;une voix curieusement interrogative. \u00ab Barabbas ! \u00bb r\u00e9pond la foule par la bouche du ch\u0153ur des \u00e9l\u00e8ves, \u00e9chauff\u00e9 par la sc\u00e8ne.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Au son de la musique, les jeunes choristes fra\u00eechement lav\u00e9s contemplent d&rsquo;un m\u00eame regard l&rsquo;homme souffrant qui incarne le Christ sur la pierre froide. C&rsquo;est le professeur de math\u00e9matiques qui se tient l\u00e0, d\u00e9guis\u00e9, maquill\u00e9, coiff\u00e9 d&rsquo;une perruque, poudr\u00e9, baign\u00e9 par l&rsquo;\u00e9trange lumi\u00e8re du th\u00e9\u00e2tre, nous regardant avec son ridicule sceptre de roseau et sa couronne d&rsquo;\u00e9pines.<\/span><\/p>\n<h3><b>La folie du Seigneur<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Coups de fouet et mal\u00e9dictions.<\/span><\/p>\n<p><i><span style=\"font-weight: 400;\">La Pazzia del Signore ! La Folie du Seigneur !<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> Selon saint Ignace de Loyola, nous ne devons pas fuir la folie du Seigneur, mais au contraire la suivre. \u00ab De m\u00eame que le Christ, assis sur la pierre froide, fut trait\u00e9 de fou, tourn\u00e9 en ridicule et couvert d&rsquo;opprobre, ainsi allons-nous \u00e0 travers le monde, fous de la foi, enracin\u00e9s dans l&rsquo;humanit\u00e9 du R\u00e9dempteur, quand bien m\u00eame cela nous vaudrait moqueries et humiliations. \u00bb Ou encore : \u00ab Qu&rsquo;ils nous appellent fous, qu&rsquo;ils nous tiennent pour des d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9s. Notre folie vient du Seigneur, m\u00e9pris\u00e9 qu&rsquo;Il fut par le monde. P\u00e9n\u00e9tr\u00e9s d&rsquo;amour, nous vivons en J\u00e9sus-Christ et pour J\u00e9sus-Christ, Lui qui a souffert pour nous et lav\u00e9 notre p\u00e9ch\u00e9 originel en prenant sur Lui nos souffrances. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La source et le fondement de toute exp\u00e9rience mystique sont la souffrance. Notre propre souffrance, mesur\u00e9e \u00e0 celle du Christ, n&rsquo;est rien ; telle est la mesure ultime. Le p\u00e8re Surin \u00e9crit : \u00ab Pour le chr\u00e9tien, la souffrance est un sujet de joie lorsqu&rsquo;il souffre, non pour sa propre m\u00e9chancet\u00e9, mais pour le nom du Christ. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les pens\u00e9es laiss\u00e9es par ce p\u00e8re infirme sont un v\u00e9ritable baume pour l&rsquo;\u00e2me. Bien des choses deviennent claires pour moi quant \u00e0 mes propres choix. Faire mourir mon amour-propre, sacrifier les d\u00e9sirs dont on ne parle pas, ne penser qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00c9poux, \u00eatre au service des petits gar\u00e7ons. Me faire petit, renoncer \u00e0 mon \u00e9rudition. Devenir moi aussi, un peu, un Christ assis sur la pierre froide.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Me r\u00e9jouir lorsque les autres me prennent pour un fou, dans la mesure o\u00f9 je supporte ces humiliations par amour du Seigneur. Les coups de fouet retentissent. Le ch\u0153ur et l&rsquo;orgue ne m\u00e9nagent pas leurs effets. \u00ab Ma fid\u00e9lit\u00e9 et ma mis\u00e9ricorde seront avec lui, et par Mon Nom sa corne s&rsquo;\u00e9l\u00e8vera. \u00bb (Ps 88, 25.)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les effets de lumi\u00e8re sont \u00e9tonnamment en avance sur leur temps. Un tonnerre soigneusement imit\u00e9 r\u00e9sonne, tandis qu&rsquo;un \u00e9clair est produit gr\u00e2ce \u00e0 de la poudre de magn\u00e9sium. En sollicitant tous les sens, les p\u00e8res parviennent \u00e0 cr\u00e9er un instant d&rsquo;intemporalit\u00e9, un terrain propice \u00e0 la m\u00e9ditation personnelle, une nourriture pour la r\u00eaverie, un humus pour la foi.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le p\u00e8re Surin, avec sa petite t\u00eate d&rsquo;oiseau inclin\u00e9e de c\u00f4t\u00e9, regarde son Sauveur supplici\u00e9 dans les yeux fulgurants et se perd dans un Regard insondable qui, apr\u00e8s avoir lentement parcouru l&rsquo;assembl\u00e9e, vient finalement se planter dans le sien.<\/span><\/p>\n<h3><b>Conclusion<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le timbalier va frapper de toutes ses forces.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Sous l&rsquo;effet de l&rsquo;\u00e9clairage artificiel, la salle des f\u00eates s&rsquo;est transform\u00e9e en un temple lugubre, avec ses ombres profondes, les accords de l&rsquo;orgue et le vacillement des cierges. Sur le rideau de fond abaiss\u00e9 appara\u00eet toujours, gr\u00e2ce \u00e0 la lanterne magique, le Christ sur la pierre froide, repr\u00e9sent\u00e9 dans un immense clair-obscur en grisaille.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pour reprendre les paroles de Thomas a Kempis dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">L&rsquo;Imitation de J\u00e9sus-Christ<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> : \u00ab Toute la vie de J\u00e9sus-Christ n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;une croix et une souffrance continuelles, et toi, tu cherches le repos et la joie ! Tu t&rsquo;\u00e9gares si tu cherches autre chose que d&rsquo;\u00eatre \u00e9prouv\u00e9 et de souffrir, car toute cette vie mortelle est pleine de mis\u00e8res et sem\u00e9e de croix. \u00bb<\/span><\/p>\n<h3><b>Pour la Beaut\u00e9 de Dieu<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">D&rsquo;apr\u00e8s sainte Teresa de Ahumada, dite d&rsquo;\u00c1vila.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00d4 Beaut\u00e9,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Qui surpasses toute beaut\u00e9 !<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Sans blesser, Tu fais souffrir,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Et sans souffrance Tu an\u00e9antis<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L&rsquo;amour des cr\u00e9atures.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00d4 n\u0153ud qui unis ainsi<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Deux r\u00e9alit\u00e9s si diff\u00e9rentes,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je ne sais pourquoi Tu Te d\u00e9noues,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L\u00e0 o\u00f9, li\u00e9, Tu donnes la force<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">De tenir les \u00e9preuves pour un bien.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Celui qui ne poss\u00e8de pas l&rsquo;\u00eatre,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Tu l&rsquo;unis<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 l&rsquo;\u00catre infini.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Tu ach\u00e8ves sans achever,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Tu aimes sans rien avoir \u00e0 aimer,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Et Tu rends grand notre n\u00e9ant.<\/span><\/p>\n<p><b>Fin du roman<\/b><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une chauve-souris surgie de l&rsquo;enfer Cher Dirk, Je suis d\u00e9sol\u00e9e, mais j&rsquo;ai une terrible nouvelle \u00e0 t&rsquo;annoncer. 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