
Aventure
De mystérieux destins et événements,
Matière à récit au coin du feu crépitant,
Qui s’éteint lorsque pointe l’aube naissante.
Un chemin semé d’embûches et d’obstacles,
Et tant d’expériences tout bonnement inimaginables.
Voyez naître la littérature orale,
Qui vit par la grâce de l’aventure inventée,
Et se trouve à l’origine des histoires populaires.
Qui donc peut ainsi tout inventer ?
Qu’est-ce encore la fiction, qu’est-ce encore le fait ?
En vitesse, la vérité ne peut rivaliser avec le mensonge.
Puis le soleil du matin se lève dans sa splendeur et sa majesté,
Et la conscience réfractaire s’infiltre dans le quotidien.
Là où s’achève la poésie, commence la réalité.
1. Roman
À l’origine, le terme « aventure », ou Abenteuer dans la Wikipédia allemande, désignait une entreprise sérieuse porteuse d’un message plus profond, comme notamment les récits chevaleresques de l’épopée médiévale, où les nobles partaient en quête, mais aussi, tout de même, pour impressionner la gent féminine. Cette littérature naît d’abord dans les cours princières, et la noblesse y est représentée comme composée exclusivement de personnages éminents, dotés d’une haute tenue éthique, avec pour exemple classique Parzifal de Wolfram von Eschenbach (avant 1220).
Au début du XVIIe siècle paraît un livre qui se moque de tout cela, tout en étant lui-même un roman d’aventures, et sans doute le plus grand de tous : l’histoire de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, écrite par Miguel de Cervantes Saavedra (1547–1616). Le premier roman au sens moderne du terme comporte deux parties, parues en 1605 et 1615, et raconte les aventures comiques d’un vieux noble auquel la lecture des romans d’aventures courtoises monte à la tête, au point qu’il se croit chevalier errant.
Don Quichotte est la matrice de l’idéaliste, un héros fou aux intentions exaltées, qui se fourre sans cesse dans le pétrin lorsque la réalité se révèle différente de ce qu’il avait imaginé. À la fin de chaque aventure, il se fait invariablement rosser. Il est accompagné de Sancho Panza, ce qui signifie littéralement « panse », personnage rondouillard et populaire qui garde les deux pieds dans la réalité quotidienne et cherche surtout à mettre la main sur un repas appétissant et nourrissant. Il s’exprime par proverbes et bons mots et, malgré tout, reste toujours fidèle à son maître, puisque celui-ci lui a promis sa propre île.
Au fil des siècles, l’attention se déplace progressivement vers des milieux moins aristocratiques et l’homme ordinaire entre de plus en plus en scène. Nous nous tournons toujours davantage vers nous-mêmes, ou vers des personnages ou des individus réels dans lesquels nous nous reconnaissons et grâce auxquels nous pouvons sortir de nous-mêmes, vivre des aventures que nous pouvons expérimenter sans nous fatiguer ni nous salir.
L’aventure, sous la forme d’un récit, se rapproche toujours davantage et s’immisce dans la vie de Monsieur Tout-le-Monde. Les médias de masse exercent une grande influence sur notre vie quotidienne. Les aventures sont la matière première de la littérature, mais aussi de l’industrie du voyage, qui nous promet l’aventure ultime à prix réduit. Et des médias, y compris les médias de masse et les réseaux sociaux. Mais aussi de la musique et de l’art.
2. Île
Nous lisons sans doute beaucoup moins qu’autrefois, mais nous écoutons la radio, regardons la télévision et sommes probablement connectés aux réseaux sociaux. Jusqu’à la fin du siècle dernier, les livres et les journaux faisaient la loi. Beaucoup de choses ont changé, mais beaucoup sont aussi restées identiques. Ce sont les personnages aventureux qui portent la littérature populaire : ceux qui sont entreprenants et partent à la découverte d’autres mondes.
Comme dans cet autre roman fondateur que tout le monde connaît également : Robinson Crusoé de l’écrivain anglais Daniel Defoe (1719). Il s’agit d’une autobiographie fictive, sous la forme d’un journal intime, dont la plus grande partie se déroule sur l’île déserte où le personnage principal échoue après un naufrage.
Le titre complet est le suivant — faisons une petite pause, en supprimant beaucoup de majuscules : « La Vie et les Étranges Aventures surprenantes de Robinson Crusoé de York, marin, qui vécut vingt-huit ans, seul et isolé, sur une île inhabitée au large des côtes de l’Amérique, près de l’embouchure du grand fleuve Orénoque, après avoir été rejeté sur le rivage à la suite d’un naufrage où tous périrent sauf lui-même, et comment il fut finalement délivré de manière miraculeuse par des pirates. Écrit par lui-même. »
On peut à peu près le résumer ainsi. C’est l’un des premiers romans de l’histoire de la littérature dans lequel un narrateur à la première personne prend la parole, et c’est l’un des livres les plus lus au monde. La figure du naufragé échoué sur une île réapparaît ensuite dans d’innombrables œuvres dérivées.
Au XVIIIe siècle, la notion d’aventure s’étend également vers le frivole, avec Casanova, l’aventurier amoureux, comme figure emblématique. Il s’agit de faire tourner la tête aux femmes et de s’en tirer sans dommage. Apparaissent également des aventurières, comme Madame de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos (1782).
Cervantes avait déjà joué un jeu subtil en faisant apparaître, dans la seconde partie, des personnages qui ont lu la première et la commentent. Dix années se sont réellement écoulées entre les deux parties. Defoe, en revanche, s’est fondé sur des sources réelles pour écrire sa fiction et fait, dans le texte, comme si c’était lui-même qui avait vécu tout cela. Il s’approprie l’histoire et la complète à sa guise.
3. Tempête et élan
En 1774 paraît Les Souffrances du jeune Werther de Johann Wolfgang von Goethe (1749–1832), scientifique, dramaturge, romancier, philosophe, poète, naturaliste et homme d’État. Le livre connaît un succès sans précédent dans toute l’Europe et déclenche une épidémie de suicides. Comment une aventure amoureuse peut conduire à la mort. Cela finit mal. Pour l’époque, toute cette émotion dans la sphère personnelle était une nouveauté.
Werther est un roman épistolaire. Nous découvrons, à travers les lettres du personnage principal, comment se déroule le drame d’un amour fatal, et celles-ci sont écrites comme s’il s’agissait de véritables lettres ; elles étaient d’ailleurs peut-être en partie fondées sur une correspondance réelle. Goethe s’inspire d’événements de sa propre vie, mais les arrange à sa manière.
Le récit part de choses qui se sont probablement produites plus ou moins ainsi, mais celles-ci deviennent subrepticement des événements qui auraient pu se produire, puis, finalement, des événements qui ne se sont jamais produits, ou même qui n’auraient jamais pu se produire. Notamment le suicide, car dans ce cas Goethe n’aurait évidemment pas pu écrire lui-même le livre.
Aus meinem Leben: Dichtung und Wahrheit est le titre de l’autobiographie que Goethe écrivit lui-même sur sa vie d’enfant et de jeune homme, jusqu’à son départ pour Weimar en 1775. Le titre lui-même résume parfaitement la chose : poésie et vérité. Ce sont les deux pôles de tout récit. Il existe toujours une tension entre vérité et fiction. La mise en scène la dissimule.
Goethe joue de cette tension avec beaucoup de subtilité. Il se met lui-même en scène comme enfant et comme jeune homme, mais il s’agit également d’un programme. Il y a l’histoire que l’on veut raconter et les moyens de le faire, afin de donner une représentation de la manière dont les choses se sont déroulées.
Il y a l’aventure et il y a le récit de l’aventure : sa transposition littéraire. Tous ces récits d’aventures réunis forment la littérature. Chaque culture a la littérature qu’elle mérite. Il y a toujours une part de fantaisie, même dans les récits les plus véridiques. Le récit naît de l’imagination de l’artiste, qui conduit à la représentation qu’il partage avec son public. L’écrivain s’approprie une aventure, et le lecteur s’approprie le récit qui en est fait.
Si nous n’étions mus que par la recherche de sensations, nous avalerions tout cela comme parole d’évangile, mais ne sommes-nous pas aussi à la recherche de la vérité ?
4. Industrie
Chacun doit trouver son propre chemin dans tout cela. À mesure que nous vieillissons, nos préférences de lecture peuvent évoluer. En ce qui me concerne, ce fut un processus allant vers moins de fiction et davantage de non-fiction. Cela dure depuis vingt ans. Jusqu’à mes quarante ans, j’ai beaucoup lu de fiction, puis beaucoup moins. Lorsque l’on commence à lire des biographies, on comprend.
Toujours moins d’aventure, ou du moins moins d’histoires inventées, mais davantage de connaissances sur la réalité, à commencer par l’histoire. Il y a là une part de méfiance. On nous fait croire tant de choses. Il ne semble pas que beaucoup de gens en souffrent. Il existe apparemment une grande faim de récits aventureux, car ceux-ci sont produits et consommés en quantités industrielles.
La production est impossible à mesurer. Au fil des siècles, les esprits curieux ont toujours écouté, regardé ou lu les aventures avec fascination, et dans notre société industrielle, lire et regarder sont devenus le terreau d’une industrie. On regarde de plus en plus et on lit de moins en moins.
C’est un marché où évoluent des acteurs puissants. Prenons l’impact que peuvent avoir, par exemple, les séries télévisées populaires sur notre société. La puissance du feuilleton, notre ration quotidienne d’émotions familiales. Nous nous délectons des émotions des autres, et nous le faisons en si grand nombre que ce qui se déroule dans le feuilleton exerce une influence mesurable sur la société.
Il se pourrait que la littérature perde de son importance dans un monde à ce point dominé par l’image. Je n’écris pas cela sans quelque regret. Apprendre à lire et à écrire est une aventure en soi, et cela met en mouvement le rapport du lecteur à une immense chambre aux trésors de connaissances et de sagesse. Un nouveau monde s’ouvre et l’horizon s’élargit à l’infini.
Le livre, dès le plus jeune âge, nous arrache à l’existence quotidienne et attire notre attention vers autre chose, au-delà, qui, selon les cas, nous apparaît comme attirant ou dangereux. Il faut tout de même toujours une part de danger pour pouvoir qualifier quelque chose d’aventure. Il faut toujours quelque chose qui rende l’ensemble palpitant.
« The proof of the pudding is in the eating », « La preuve du gâteau, c’est quand on le mange. » Nous dévoilons la réalité en la manipulant.
5. Histoire contemporaine
Pour les enfants, une petite excursion au zoo peut être une aventure. Ils brûlent d’impatience à l’idée d’y aller et la vivent intensément. Ensuite, ils aiment raconter ce qu’ils ont vu. À mesure que nous grandissons et vieillissons, nous devenons plus exigeants. Il y a toujours davantage de choses que nous avons déjà faites, et il semble bien que les occasions d’aventure se raréfient. L’innocence aussi se perd.
Le concept d’aventure est également entouré d’un parfum de mépris. Il s’y attache une forme de considération dédaigneuse. Elle nous fait sortir de la routine quotidienne et possède de ce fait quelque chose de menaçant. L’aventure se situe en dehors de l’utilité d’une activité « sérieuse » et vient perturber le business as usual. Nous nous en méfions malgré tout toujours un peu et réagissons souvent avec suspicion. Certains veulent précisément y échapper.
Au lieu de s’acquitter de ses tâches, l’aventurier contemporain s’abandonne à la recherche de sensations fortes et de stimulations qui font monter le taux d’adrénaline, attirent l’attention du public et, si possible, assurent une certaine notoriété personnelle. Les aventuriers modernes rompent avec leur vie professionnelle et se lancent dans un défi quelconque, de préférence aussi spectaculaire que possible : faire le tour du monde à la voile, traverser le désert, franchir un océan, parcourir le pôle Sud, gravir un sommet ou établir un record.
Ou encore ouvrir une chambre d’hôtes en France. Ces performances « repoussant les limites » exigent endurance, autonomie, esprit d’initiative, tolérance à la frustration, maîtrise de la peur, courage et, par-dessus tout, la volonté d’affronter un éventuel échec.
Au mieux, une telle aventure peut être considérée comme une manière légitime de donner corps à un projet de vie, voire comme une vocation qui élargit l’horizon, permet à l’aventurier de gagner sa vie et offre au public un divertissement. Il est naturellement très bien que toutes sortes de gens tentent des choses et en rendent compte. Nous en apprenons ainsi tous quelque chose.
Tout est question de défi. Êtes-vous capable de supporter l’aventure ? Avez-vous en vous ce qu’il faut pour cela ? Mais par procuration. Le public dévore avidement les récits rapportés, même lorsque l’expédition échoue. Il faut alors transformer les péripéties en récit, et tout dépend de la mise en scène de celui-ci. L’aventure est la matière première de la littérature (populaire) et du divertissement.
6. Fiction
Dans notre société qui se noie sous l’information, les frontières ont été repoussées toujours plus loin, mais il ne reste plus guère de place pour la découverte. Tout a déjà été fait, conquis, traversé ou maîtrisé. L’aventure contemporaine n’en devient que plus frivole, en ce sens que ce que nous faisons paraît inutile, léger et peut-être même superflu.
Faut-il vraiment traverser l’océan dans une embarcation branlante ? Qui en sort gagnant ? Ne s’agit-il pas alors d’un ego qui cherche à attirer l’attention sur lui ? Mais enfin, il y a manifestement un marché pour cela, et donc aussi une industrie.
Le nombre d’aventures véritables que l’on peut vivre au cours de sa propre existence est assez limité pour la plupart des mortels, même si, aujourd’hui, on peut prendre l’avion pour aller partout. En revanche, la fiction ne connaît aucune limite. Le lecteur veut des histoires qui stimulent l’imagination et que nous puissions vivre depuis notre fauteuil. La littérature, le théâtre et le cinéma regorgent d’aventures fictives de toutes les couleurs et sous toutes les formes : romans d’action, récits d’épouvante, mythes, contes et légendes.
La faim de lecture du public ne cesse jamais, et une industrie s’est donc développée qui nous sert des morceaux de fiction prêts à consommer. À mesure que les moyens augmentent, les productions deviennent de plus en plus complexes. Dans nos pays privilégiés, nous avons assisté à une explosion de la prospérité et de l’industrie, donnant naissance à une offre culturelle sans équivalent.
Des mondes entièrement fictifs s’offrent à nous, de Harry Potter dans la littérature à Star Wars au cinéma, jusqu’à une série télévisée contemporaine comme Game of Thrones. N’en citons que quelques-uns : films de pirates, de chevaliers, de mousquetaires, de l’âge de pierre ou mettant en scène des femmes. À chacun ses goûts. Le Walhalla Disney des personnages animés dont tout le monde connaît le nom. Des produits d’illusion à valeur de divertissement, mais qui ne sont pas pour autant dépourvus d’une conviction ou d’une idéologie.
Ce n’est pas toujours épais comme une couche de vernis, mais cela peut agir en profondeur. Ce n’est toutefois pas toujours aussi innocent. Sous tout cela se cache une vision du monde, celle de ou des auteurs, et elle n’est pas toujours sans conséquence. Nous nous trouvons déjà sur une frontière brumeuse entre vérité et poésie, la seconde prenant entièrement le dessus dans la fiction. Parfois, il y a là-dessous une part de vérité que nous préférons ne pas voir.
Les aventures fictives se déroulent aussi bien chez l’auteur que chez le lecteur comme de pures représentations dans l’esprit. Elles peuvent néanmoins être très émouvantes sur le plan affectif et exigent peu de prise de risque de la part de l’utilisateur, puisqu’il peut les vivre depuis son fauteuil.
7. Baron du mensonge
La littérature romanesque passe du récit d’aventures réelles à des histoires qui faisaient comme si elles relataient une expérience réellement vécue, comme dans le cas de Robinson, puis à la fiction totale qui décrit une autre réalité que celle qui existe. Le menteur littéraire par excellence est le personnage principal d’un roman anonyme paru à Londres en 1785, en anglais : Baron Munchausen, ou dans son titre complet Baron Munchausen’s Narrative of his Marvellous Travels and Campaigns in Russia.
L’auteur s’avéra être l’écrivain et aventurier allemand Rudolf Erich Raspe (1736 – 1794). Parce qu’il avait détourné à son profit des pièces de monnaie de valeur, au détriment du landgrave, alors qu’il était directeur de musée à Kassel, il prit la fuite pour Londres, où il écrivit le livre afin de gagner de l’argent. L’ouvrage parut en anglais à Oxford et connut un succès européen, donnant lieu à plusieurs traductions, au point d’être également retraduit en allemand.
Gottfried August Bürger (1747 – 1794), également connu comme poète du Sturm und Drang, traduisit le livre en allemand et y ajouta lui-même quantité d’anecdotes et d’histoires, de sorte que l’on obtient couche après couche, mensonge après mensonge. Il est parfois difficile de démêler tout cela, et c’est aussi ce qui fait le charme du livre. Le personnage s’inspire d’un baron ayant réellement existé, Hieronymus Karl Friedrich, Freiherr von Münchhausen (1720 – 1797).
Le véritable Freiherr von Münchhausen, avec ses deux h et ses deux trémas, n’apprécia guère d’être cité dans le livre et porta plainte contre l’auteur inconnu pour diffamation. Le succès littéraire du livre le rendit célèbre dans toute l’Europe, ce qu’il n’apprécia nullement. Bien que conçu comme un divertissement innocent, le Freiherr fut de plus en plus considéré comme le « Baron du mensonge », ce qui l’irrita jusqu’à ce qu’il meure amer en 1797.
Rudolf Erich Raspe n’a jamais reconnu être l’auteur, mais cela fut établi après sa mort. Du point de vue du « je », le livre raconte des aventures impossibles, comme voler sur un boulet de canon, combattre un crocodile de quinze mètres de long, et même entreprendre un voyage spatial jusqu’à la Lune. L’humour repose sur l’exagération, l’absurdité et la contradiction interne. La vantardise, la forfanterie et la prétention du baron dissimulent une dimension de satire sociale.
8. Histoire sacrée
Ce que Raspe et Bürger, puis bien d’autres, ont ajouté au baron provient d’autres sources, de la tradition de la littérature mensongère ainsi que de la transmission orale et écrite des récits populaires. C’est un assemblage hétéroclite, un peu comme une boule de neige faite de différentes couches, pour l’édification et le divertissement du lecteur.
Encore une définition de l’aventure : une expérience dont l’issue n’est pas connue à l’avance. C’est là que réside la tension, car il faut toujours une part de suspense. Et si tout tournait mal ? Souvent, cela a à voir avec le voyage, avec le départ vers l’extérieur, mais cela peut aussi devenir un voyage intérieur, avec exploration et cartographie de l’espace intime.
Nombreux sont ceux qui ressentent le besoin d’en parler, et il y a toujours aussi des gens disposés à écouter, afin de partager quelque chose des émotions apparues au cours des événements racontés. Faire naître des émotions, voilà quelque chose que nous avons toujours aimé faire. C’est ainsi qu’a commencé autrefois la littérature orale. Elle n’était alors pas faite pour être lue, mais pour être écoutée.
Il y avait des poètes capables de réciter ou de chanter de longs pans de chants, qu’ils transmettaient ainsi aux générations plus jeunes, lesquelles les apprenaient à leur tour par cœur. C’est ainsi que les chants furent conservés. Dans chaque espace culturel, la littérature la plus ancienne est orale. Les œuvres les plus anciennes ont été consignées à partir de la bouche de poètes qui avaient appris leurs vers par cœur en écoutant un chanteur plus âgé.
Cela vaut pour les premiers épopées d’aventures comme l’Épopée de Gilgamesh ou l’Iliade et l’Odyssée d’Homère. Ou encore pour la Mahābhārata, dont la Bhagavad Gītā constitue la partie la plus connue. Autant d’œuvres de littérature orale à l’état pur, qui, à un moment donné, furent mises par écrit par d’autres et nous parviennent aujourd’hui sous forme de textes.
À un certain moment, une version définitive voit le jour sur ordre de quelque souverain, et c’est ainsi qu’est également née l’Histoire sacrée. La Révélation est un phénomène unique dans l’histoire du monde, où Dieu en personne livre un livre en trois parties, qui demeure aujourd’hui encore déterminant pour nous. Par « nous », j’entends ceux qui vivent dans des pays adhérant à l’une des religions abrahamiques, telles que le judaïsme, la chrétienté et l’islam.
9. Aventure sacrée
Tout le monde sait que notre civilisation, nos lettres et notre langue, dans ces contrées — les Pays-Bas et les régions basses de la mer du Nord — sont imprégnées de ces paroles de la Bible, que nous appartenions à telle ou telle Église ou que nous rejetions toute croyance en Dieu. La Révélation raconte l’aventure de nos ancêtres dans leur relation tumultueuse avec Dieu.
La créature raisonnable occupe une place unique dans la création et entre en interaction avec le Créateur, qui désigne son peuple élu. C’est tout un faisceau de récits, qui se contredisent d’ailleurs régulièrement, mais dans lesquels se cache néanmoins une vérité plus profonde. La Bible n’est pas un livre, mais une littérature, pour reprendre les mots de Northrop Frye.
Tous ces récits forment un arc de tension qui s’étend sur plusieurs siècles. Nous les regardons avec d’autres yeux maintenant que la distance temporelle s’accroît. Sous l’effet de l’épreuve du temps, la tension entre fait et fiction prend une forme particulière. Nous avons ici affaire à une fiction divine.
Croire ou non, c’est à chacun d’en décider, mais nous ne pouvons ignorer que le récit de la Révélation a exercé une influence considérable sur notre histoire, notre langue et nos mœurs. On peut en dire autant de nombreux pays, qui possèdent ainsi un livre fondateur. De nombreuses cultures ont un mythe fondateur contenu dans une littérature sacrée qui fut autrefois recueillie de la bouche des poètes.
En soi, il faut bien l’avouer, c’est souvent terriblement aride à lire. Les passages savoureux ne sont pas majoritaires. Il existe quantité d’endroits où il ne se passe pas grand-chose. Prenons les passages législatifs et les prescriptions rituelles. L’envie de lire diminue alors quelque peu. Ou encore les interminables généalogies, les listes de noms des pères qui engendrèrent des fils, lesquels engendrèrent à leur tour de nouveaux fils, généralement sans que les mères soient mentionnées.
Toute littérature comporte une part de répétition, mais il ne faut tout de même pas exagérer. Pour quelqu’un qui lit cela aujourd’hui, cela peut paraître étrange, mais ce n’était probablement pas destiné à être lu. C’était alors fait pour être entendu. La littérature était chantée et écoutée. Par la suite, elle fut mise par écrit, et elle sonne alors tout autrement. Ou moins bien.
On peut aborder cela de toutes sortes de manières, et beaucoup d’encre a déjà coulé à ce sujet. Nous devons savoir que cela existe, je pense : cette influence de la Bible parmi nous, et le fait qu’elle continue d’agir dans la langue.
- Science
La frontière entre fait et fiction devient de plus en plus difficile à tracer, maintenant que nous vivons à une époque où les « fake news » et les « alternative facts » dominent. Où pouvons-nous trouver la vérité lorsque les sources sont empoisonnées et que les médias débitent des absurdités ? Des absurdités qui ne demandent qu’à se présenter comme la réalité, uniquement pour susciter davantage de clics.
Presque tout est mis en scène comme une aventure, ou à tout le moins transformé en événement. Le progrès de la technologie nous a entraînés dans une histoire dont nous ne parvenons plus à sortir. L’idée de la « Wahrheitssuche », telle que nous la voyions chez Goethe, prend aujourd’hui un arrière-goût plutôt amer. Pourtant, le glorieux développement de notre civilisation postindustrielle repose sur une tout autre aventure de l’humanité : la science.
L’histoire du dévoilement progressif des lois de la réalité matérielle dans laquelle nous vivons ; notre environnement physique au sens le plus large, notre place dans le cosmos dont nous faisons partie. C’est une entreprise dont l’issue est loin d’être fixée, maintenant que les défis prennent des dimensions planétaires. Elle menace de devenir une aventure passionnante.
Sous l’effet de la science et de la technologie, nous avons tous créé une situation que l’on peut qualifier d’explosive si l’on additionne l’augmentation de la population mondiale, le réchauffement du climat et la raréfaction croissante des ressources, au premier rang desquelles l’eau. Les défis qui nous attendent ne sont pas minces.
Notre société de haute technologie ne peut fonctionner que grâce à la technique et à la science. Celles-ci doivent progresser, et elles le font par la recherche et la publication, avec pour objectif de révéler les lois physiques qui expliquent le comportement des objets. Nous le découvrons à mesure que nous en faisons l’expérience.
La science est elle aussi devenue une industrie, qui produit de la matière à lire pour le lecteur toujours affamé. En substance, il s’agit de publier des articles, selon des règles bien définies, qui rendent compte d’une étude. Tous ces articles renvoient à d’autres articles sur lesquels ils se fondent, et c’est ainsi que l’on peut tout de même vérifier quelque peu si tout ce qui est raconté est bien vrai.
Il y a aussi beaucoup de fraude dans la littérature scientifique, et nous devons essayer de la démasquer et de la comprendre, afin de ne pas tomber dans le piège. Ce n’est pas simple, mais une saine dose de méfiance intellectuelle fait merveille lorsqu’il s’agit d’aborder les écrits avec esprit critique.
11. Article scientifique
En substance, toutes les histoires sont des tentatives pour comprendre d’une manière ou d’une autre ce qui existe et trouver les moyens de maîtriser notre existence quotidienne. La littérature existante est une source inépuisable de connaissances. Nous pouvons nous y tourner avec toutes nos questions et y trouver généralement une réponse.
Toute étude doit être précédée par l’examen de la littérature consacrée au sujet en question. La littérature existante répond à l’immense majorité des questions ; on commence donc par regarder ce qu’elle a à nous dire. Ce n’est que lorsqu’une question surgit à laquelle la littérature n’apporte aucune réponse, ou une réponse insuffisante, qu’une étude devient nécessaire et légitime. Il faut alors affiner la formulation de la question, et une recherche peut être entreprise au cours de laquelle la réalité est interrogée.
Toute recherche pose une question qui appelle une réponse. La réponse n’est pas connue à l’avance et il s’agit donc d’une aventure. La science repose sur une méthode, afin de ne pas tomber dans toutes sortes de pièges qui entravent la recherche de la vérité. Une étude scientifique consiste en un certain nombre d’actions et d’opérations qui sont décrites minutieusement. Le protocole de l’étude indiquera tout ce qui est nécessaire.
Une étude doit, dans une certaine mesure, être reproductible. L’ensemble du processus est rédigé sous la forme d’un récit, puis condensé en un article scientifique ou un livre. L’idée est que nous ayons tous librement accès à la littérature scientifique et que chacun puisse vérifier comment les choses s’articulent. Nous avons chacun notre propre angle d’approche et personne ne peut embrasser l’ensemble. Le champ de vision est extrêmement vaste et s’étend dans l’espace et dans le temps.
Des millions, voire des milliards de pages que nous pouvons parcourir grâce aux moteurs de recherche. Le défi consiste à y ajouter encore quelque chose, mû par une pulsion qui nous contraint à transformer une conscience vivante et perpétuellement inquiète en lettres et signes de ponctuation alignés en ordre, dans l’espoir de raconter quelque chose de nouveau.
Pouvons-nous encore créer de la littérature alors qu’une telle abondance règne déjà ? Tant qu’il reste des problèmes à résoudre, peut-être bien. Et il y en a. Nous en avons déjà cité quelques-uns. Il m’en reste un à ajouter pour terminer : la violence sous toutes ses formes.
12. Conclusion
La violence est plus fréquente dans notre société que nous ne le souhaiterions, y compris tout près de nous, dans notre environnement immédiat. Dans les familles, dans les écoles et sur les lieux de travail, dans l’espace public. Et aussi dans les médias, où règnent également beaucoup de colère, à côté de l’envie et de la suspicion, qui prennent parfois des relents de propagation de la haine. Nous devons nous débarrasser des insultes gratuites et des appels à la haine. Il reste encore beaucoup de recherches à mener à ce sujet.
Nous devons surtout continuer à lire de manière critique et ne pas accepter aveuglément tout ce qui est imprimé. Du côté de l’auteur, tout repose sur la mise en scène. Du côté du lecteur, tout repose sur l’interprétation. C’est précisément là que réside le talon d’Achille de la lecture. L’auteur déforme la réalité lorsqu’il transforme l’expérience en texte. Le lecteur déforme le message lorsqu’il transforme le texte en expérience de lecture, qui, quoi qu’il en soit, doit nécessairement s’inscrire dans le cadre propre à cette personne.
La littérature est un moyen et un instrument, et même un véhicule, lorsqu’une vision du monde nous est transmise sur les ailes de l’aventure. Pour certains d’entre nous, cependant, la littérature est aussi une fin en soi. En y ajoutant quelque chose, nous pouvons en faire partie. Nous pouvons ainsi repousser nos limites. À la recherche de la vérité, nous pouvons essayer d’ajouter encore un peu de vérité à ce qui existe déjà.
Même si toute vérité nous parvient dans la littérature sous la forme d’une condensation. Il y a toujours une part de mise en scène, un cadre et une vision du monde dont nous n’avons pas toujours conscience. Nous passons toute la journée à séparer les faits de la fiction. Il n’existe pour cela aucune règle simple, aucune application ni aucun algorithme. Ce n’est pas non plus une tâche que nous devrions confier à d’autres. Nous devons former nous-mêmes notre opinion et je ne peux qu’appeler à rechercher autant que possible la véracité dans ce que nous faisons. À ce titre, je me compte volontiers parmi les prophètes qui prêchent dans le désert.
À partir de quelques monuments de la littérature romanesque d’aventure, nous avons voulu décrire quelques angles d’approche permettant de considérer l’aventure : la manière dont elle est vécue, racontée et servie au lecteur, et la manière dont elle peut servir à faire entrer subrepticement des opinions et des convictions. En définitive, l’interprétation est la seule arme dont dispose le lecteur, et celle-ci se révélera nourrie par d’autres œuvres littéraires encore.
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