Aller au contenu principal

Médecin généraliste au temps du coronavirus

Médecin généraliste au temps du coronavirus

Médecin généraliste au temps du coronavirus

Nous vivons une époque étrange. Pas le moins du monde pour le médecin généraliste, qui voit son travail changer radicalement. Au cours des prochaines semaines, nous compléterons ce blog par une série d’entretiens que la journaliste Karolien Selhorst a eus avec Dirk van Babylon. Chaque épisode abordera un thème d’actualité. Voici aujourd’hui le premier.

Peter, qu’est-ce qui est fondamentalement différent pour toi aujourd’hui pendant cette crise du coronavirus ?

« Je trouve particulièrement frustrant de ne pas pouvoir toucher mes patients. En tant que médecin généraliste, on entretient forcément avec eux une relation intime : nous pouvons toucher les gens, les examiner, les voir nus, leur faire une injection, etc. Ce contact physique disparaît aujourd’hui et c’est, dans une certaine mesure, désorientant. »

Vois-tu aujourd’hui plus ou moins de patients qu’avant la crise du coronavirus ?

« Nous travaillons actuellement portes closes. Cela signifie que 95 pour cent de mes consultations se font par téléphone. J’essaie alors d’orienter les personnes qui demandent de l’aide et de les aider au mieux à faire face à leurs plaintes. Je m’occupe également de patients chroniques qui n’ont rien à voir avec la COVID et qui découvrent aujourd’hui qu’ils ne peuvent plus voir leur médecin généraliste. Les médecins généralistes vivent avec les patients chroniques : les diabétiques, les cardiaques, mais aussi les personnes dépendantes que je suis parfois depuis vingt ans. Normalement, nous nous voyons régulièrement ; aujourd’hui, nous devons nous parler par téléphone. Ce n’est pas toujours évident, mais nous ne pouvons évidemment pas abandonner ces demandeurs d’aide. Malheureusement, la réalité est que beaucoup d’entre eux se retrouvent aujourd’hui laissés pour compte. Toutes sortes d’examens, etc., sont maintenant reportés jusqu’en août ou plus tard, et nous nous retrouvons donc dans une impasse. D’autres ont peur de s’adresser aux services d’aide lorsque leur plainte ne relève pas de la problématique du coronavirus, si bien que certaines choses sont découvertes beaucoup trop tard ou passent inaperçues. C’est donc bien un problème. »

Crains-tu qu’il y ait une recrudescence de maladies graves après la crise du coronavirus ?

« Il y aura effectivement des patients qui n’auront pas été aidés à temps ou dont le traitement n’aura plus été adapté. J’espère que les dégâts ne seront pas trop importants, mais je ne suis pas rassuré. »

Y a-t-il davantage de plaintes psychiques aujourd’hui ?

« Les personnes qui souffrent de problèmes psychiques passent complètement à travers les mailles du filet. En tant que médecin généraliste, je vois beaucoup de personnes atteintes de troubles psychiques. J’essaie de les écouter autant et aussi attentivement que possible et de les encourager. Ce qui est particulièrement frustrant, c’est qu’actuellement je ne peux pas orienter les gens vers d’autres professionnels de l’aide, comme les psychiatres et les psychologues. Ils travaillent souvent par téléphone et cela constitue un obstacle supplémentaire pour beaucoup de mes patients. Un groupe particulièrement difficile est celui des victimes de violences domestiques. Nous sommes totalement impuissants face à cela. Les familles sont forcément confinées ensemble et il est très difficile pour un médecin généraliste d’intervenir entre elles. Ce sont souvent les femmes et les enfants qui en paient le prix. La question est : où peuvent-ils aller maintenant ? Dans une situation normale, nous pouvons temporairement séparer ces familles. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus difficile. »

Vois-tu aussi apparaître aujourd’hui un autre type de plaintes ?

« Les gens sont davantage livrés à eux-mêmes et les plaintes qui existaient déjà s’aggravent. Les gens sont contraints de rester dans leur situation familiale. Ce n’est déjà pas facile en temps normal, et encore moins maintenant. Ainsi, j’ai par exemple en traitement quelqu’un qui souffre de graves problèmes psychiques et que j’orienterais normalement vers un spécialiste, un psychiatre, mais tout cela n’est désormais plus possible. Ces personnes restent aujourd’hui laissées pour compte et leurs problèmes s’aggravent. Je me sens alors un peu débordé. Ce n’est pas mon métier, mais je me sens obligé de m’en occuper et de jouer moi-même, en quelque sorte, le rôle du psychiatre. Dans la pratique, je me retrouve donc complètement bloqué avec certaines personnes. »

Travailles-tu actuellement plus ou moins d’heures ?

« Personnellement, j’ai plus de facilité, puisque nous travaillons portes closes. En hiver, il m’arrivait de voir parfois plus de cinquante personnes par jour, ce qui est beaucoup trop. Pour des raisons de santé, j’avais déjà réduit mes horaires peu auparavant, et je ne vais pas au-delà. »

Quand prévois-tu de pouvoir à nouveau travailler normalement ?

« Je pense à partir de juin. Beaucoup dépendra évidemment de la manière dont nous traverserons le mois de mai. Une deuxième vague pourrait survenir, par exemple. Nous n’en savons rien. J’espère toutefois que la prise en charge des patients chroniques reprendra rapidement. »

Entretien réalisé et transcrit par Karolien Selhorst.


Aucun commentaire n’a encore été publié !

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Contributions récentes