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Le mois des fagots : rétrospective

Le mois des fagots : rétrospective

Man die mediteert

Le paiement

Lorsqu’on débarrasse quelqu’un de tout ce qui est superflu, on retrouve toujours le garçon sous les croûtes. Ce qui est sans doute le plus décevant, c’est le nombre de fois où j’ai payé pour cela. Je dois bien l’avouer. La division asiatique, par exemple, m’a coûté fort cher. Mais ces sympathiques yeux bridés avaient du tempérament. Le Thaï que j’avais choisi s’est cependant révélé faux, aussi soigneusement que je manipule les statistiques pour le nier.

Cela m’a pourtant beaucoup appris d’avoir tenté, à plusieurs reprises, d’ouvrir mon portefeuille. Le risque de déception est grand lorsqu’on paie, surtout dans le domaine affectif, qui est précisément celui qui m’importe le plus. Il ne faut pas essayer de tomber amoureux d’un garçon que l’on a un jour aidé avec de l’argent.

D’un autre côté, le paiement constitue en définitive aussi un règlement de comptes : toute dette est acquittée et plus rien ne vous oblige à tenir compte de cette personne à l’avenir. De manière générale, il vaut néanmoins mieux fréquenter des personnes autonomes, plus libres dans leur manière de vivre, que quelqu’un qui agit par nécessité financière et qui, tôt ou tard, sera tenté de vous escroquer.

C’est une conclusion prudente, peut-être même prématurée. Il vaut donc mieux ne plus parler, dans ces pages, des garçons rémunérés, même si leur collaboration a été appréciée et plus que correctement rétribuée. Ce fut une méthode d’accélération, une manière de donner un coup de fouet aux événements, que de recourir à l’argent.

J’avais besoin de réponses très rapidement dans mon désespoir, compte tenu des événements. Pendant un moment, j’ai cru que tout était perdu pour ce qui concernait le chapitre consacré à la sexualité dans le livre. Pour ma part, la section sur le sexe tarifé suffirait à remplir une soirée entière de conseils pratiques : à quoi faut-il faire attention, et que faire dans les situations d’urgence ? Sur le plan affectif, les garçons tarifés se sont révélés être une impasse.

De retour de vacances

Sur le chemin du retour de France, je me suis laissé imprégner par l’atmosphère de la Bourgogne et de ses abbayes en visitant Cluny.

Le paysage y est puissant, usé par le temps, chargé d’une ancienneté impressionnante. Il recèle en quelque sorte les racines mères de notre civilisation chrétienne. C’est là que j’ai retrouvé la paix intérieure et confirmé les décisions que j’avais préparées à Ars. Il est temps de mettre un terme à cette folie.

Il est utile, et même nécessaire, d’accepter les limites de cette existence et, dans ce cadre étroit, de tenter malgré tout d’exercer une influence sur la société. Encouragé par ma mère, j’ai toujours cru, depuis ma plus tendre enfance, que j’étais destiné à davantage. En l’an 2000, j’avais quarante-quatre ans et il semblait bien que j’avais déjà connu mes quinze minutes de célébrité.

J’avais approché de très près la fenêtre du succès littéraire, avant d’être condamné à vivre du souvenir de ce succès. Aucun radieux lever de soleil ne se profilait plus à l’horizon. Je soignais mes malades et j’écrivais de petits textes que je publiais sur un site Internet peu connu, seul exutoire qui me restait.

Pendant tout ce temps, étais-je secrètement occupé par la rencontre avec Dieu ? Je ne peux pas prétendre avoir rencontré Dieu lui-même au cours d’une prière d’effondrement intérieur. Mais je me suis trouvé diablement près de Lui. Je pense bien que c’était Lui, sans toutefois en posséder la moindre preuve surnaturelle. J’ai seulement le sentiment que cette expérience est en accord avec ce qu’en dit la littérature.

Autrefois, il arrivait qu’Il s’approche de l’âme humaine, dans l’impénétrable dessein de Sa Providence, d’une manière telle qu’il se produisait un événement impossible à concilier avec les lois naturelles. Il n’est pas exclu en soi que le Dieu caché sorte de sa retraite, comme le montrent les expériences extraordinaires de sainte Thérèse. Mais les véritables récompenses mystiques sont généralement distribuées au terme du parcours, à des athlètes d’exception de la prière contemplative.

Entre-temps, chacun peut s’approcher de Dieu avec ses propres moyens, dans la méditation personnelle qu’il pratique lui-même. J’utilise ici ce terme faute d’en trouver un meilleur. En français, il existe une expression qui traduit parfaitement ce que je veux dire : oraison mentale. Notre langue moderne s’est tellement enrichie qu’elle a fini par perdre une grande partie des nuances qui distinguaient autrefois les différentes formes de prière.

Bien sûr. Je reprends la traduction à partir de « La prière mentale », en respectant exactement la mise en paragraphes.

 

La prière mentale

Il vaudrait peut-être mieux parler de méditation, car ce terme suscite davantage d’intérêt. C’est un mot beaucoup plus neutre, qui paraît déjà moins chargé de connotations religieuses. Que l’humanité ait besoin de méditation et/ou de prière se manifeste dans l’intérêt qu’elle porte aux diverses techniques orientales de relaxation et aux sagesses venues d’Orient. À proximité immédiate de la méditation s’étendent de vastes domaines de sagesse, de religion et de philosophie. En un mot : la philosophie.

La prière de l’esprit, ne serait-ce pas une belle traduction d’oraison mentale ? C’est une forme de prière qui n’a encore que peu de rapport avec la récitation des Je vous salue Marie et des Notre Père, à laquelle pensent probablement la plupart des personnes d’éducation catholique. On n’apprend plus à prier, plus comme à mon époque en tout cas. Peut-être d’ailleurs en aucune époque.

Parler à Dieu ne naît ni de la publicité ni de l’agitation médiatique. Pas davantage de l’achat ou du gain, lors de tombolas, de montagnes d’objets dont on ne trouve ensuite aucune bonne place dans la maison. La méditation que je pratique n’est d’ailleurs pas réellement une oraison mentale telle qu’on la connaissait encore au XVIIᵉ siècle. C’est plutôt un bricolage de laïc.

Cela dit, cette méthode est tout autant ouverte aux protestants qu’aux fidèles d’autres traditions, et les littératures arabe et persane en parlent abondamment. La méditation et la prière ne constituent certainement pas une invention catholique, et personne n’en détient le brevet. Pourtant, ce sont les saints et les auteurs catholiques qui en ont écrit les plus belles pages, durant les XVIᵉ et XVIIᵉ siècles.

Le père Surin

C’est une conviction personnelle que je me suis forgée au fil de longues heures de lecture. Dans les pages épaisses comme une Bible de la correspondance du révérend père Jean-Joseph Surin, s.j., émerge une proximité avec Dieu qui remplit le lecteur à la fois d’envie, de désir et d’une profonde nostalgie d’une telle intimité avec l’Époux céleste.

Cette profonde communion où chacun puise en l’autre tandis que l’un se déverse dans l’autre. Une osmose avec le mystère… mais ce sont encore des mots difficiles qu’il faudrait expliquer ; changeons donc un instant d’approche.

Chez ces personnes, il est à la fois question de méditation et de prière. Elles accèdent parfois à des expériences d’une profondeur exceptionnelle, qui conservent aujourd’hui encore toute leur valeur pour l’homme en quête de sens. Cela peut paraître un peu édifiant, mais c’est, par hasard, tout simplement la vérité. Quoi qu’il en soit, la méditation et/ou la prière constituent également, pour l’intellectuel occidental moyen d’aujourd’hui – dont je fais moi-même partie –, un excellent moyen de préserver son équilibre intérieur. Cela ne coûte rien d’autre qu’un peu de temps dans une relative solitude : disons un quart d’heure ou une demi-heure par jour au minimum, mais cela peut aussi être un peu plus.

Les débutants peuvent demander à être guidés, surtout s’il s’agit de croyants catholiques. Bien que l’homme moderne rejette souvent cette idée d’un accompagnement de l’âme en recherche, celui-ci peut accomplir de véritables merveilles chez ceux qui doutent, sont tourmentés de scrupules ou se retrouvent bloqués sur leur chemin. Les bons directeurs spirituels, devenus malheureusement rares, connaissaient cet art et savaient faire progresser leurs disciples.

Sainte Thérèse aussi bien que le père Surin ont fait l’expérience de ce que peut signifier le fait d’avoir choisi le mauvais confesseur. Les tempéraments à tendance mystique – et ils sont aujourd’hui plus nombreux qu’on ne le pense – ont besoin d’un accompagnateur spirituel ouvert aux phénomènes surnaturels. Beaucoup de confesseurs ne possèdent absolument pas cette ouverture et ne font rien d’autre que maintenir leur pénitent enfermé dans la seule réalité perceptible.

Quant à ma propre méditation, je préfère ne pas accorder à quelqu’un d’autre le pouvoir sur le processus et je la pratique sans directeur de conscience. Ce n’est donc pas réellement une prière au sens strict. Pourtant, c’est aussi pour moi un état de douceur. Je continue à réfléchir à la meilleure manière de traduire oraison : prière d’abandon désigne autre chose ; prière de quiétude fait penser à Molinos ; je préférerais quelque chose de plus neutre. Temps de prière ? Prière méditative ? Recueillement ? Prière de méditation ? Prière de l’esprit ? Et que dire lorsqu’apparaît une prière infuse ? Celle où le contact s’établit ?

Une disposition mystique ne suffit cependant pas. Pour ne pas perdre la trace du chemin, il est au moins une forme d’autorité qu’il faut accepter : celle de la littérature.

Mais de quoi parle donc ce livre ?

« Il est une saveur dans l’amitié pure qui demeure hors de portée des êtres médiocres. » — Jean de La Bruyère (1645-1696). La véritable voie consiste avant tout à s’occuper de son jardin, comme l’entendait Voltaire : sa maison, ses amis et son travail. Entretenir cette routine sacrée qui ne doit pas être interrompue. Les chaînes du travail qu’il ne faut pas rejeter, car ce serait au détriment de ce que l’on produit.

Pendant ce temps, on peut observer d’un œil amusé ceux qui, plus jeunes encore, s’imaginent pouvoir échapper à cette réalité et partent à la recherche de leur destin. Ce qui se passe par ailleurs dans ma salle de bains ne regarde personne.

Que serais-je sans l’amitié ? C’est pourquoi j’adresse un clin d’œil tout particulier aux femmes de ma vie. Sarah, Hafida, Linda, Rita, Karima, et toutes les autres : merci pour vos contributions. Grâce à votre compréhension, à votre affection et à votre tendresse, ce livre est devenu un ouvrage magnifique. Ou, à tout le moins, une aventure merveilleuse.

« Dieu n’appelle pas, il murmure », dit sainte Thérèse d’Ávila. Il nous parle dans la rencontre avec une autre âme. Le père Surin fut touché par un Dieu qui s’exprimait dans le dialecte local, au cours d’un trajet en calèche avec un jeune garçon du pays. Internet n’existait pas encore, en cette première moitié du XVIIᵉ siècle.

Je fais tourner un dernier disque : Schlafe mein Prinzchen, schlaf ein de Mozart. Ou bien Schlummert ein, de Bach, extrait de la cantate Ich habe genug. Ou encore le Nisi Dominus de Vivaldi interprété par James Bowman. Je n’arrive pas à choisir. Tu veux une glace ? Je fais couler les robinets ? Va donc t’allonger tranquillement, détends-toi, papa arrive tout de suite. Mais non… j’arrête.

J’arrête

Même si les sentiments paternels se sont profondément développés, je préfère m’arrêter pour le moment, après une dizaine d’expériences. Je n’ai donc pas l’intention de pousser la technologie jusqu’à ses dernières limites. Il ne faudrait pas non plus transformer cela en une industrie de fabrication de petits garçons. Il me faut d’abord écrire à ce sujet, et l’on ne peut pas faire une chose et en écrire le récit simultanément.

Même si je serai toujours très heureux d’aider un jeune garçon, et que cela peut aussi avoir un coût. C’est ce que font les pères lorsqu’ils se sentent interpellés. Grâce aux possibilités offertes par Internet, j’ai fait la connaissance de garçons très différents les uns des autres. Que Marcel, Tim, Jacques, Jeroen, Hans, Paul, Karin et Freddy reçoivent donc ici toute ma reconnaissance pour les contributions qu’ils ont apportées à cette histoire.

Tant de beaux moments reçus des autres, arrachés à la terre comme des pierres précieuses taillées, lavées sous une eau vive comme des pommes de terre fraîchement récoltées. Je garde dans mon cœur le souvenir chaleureux de longues conversations en ligne, éphémères par nature, dont il est impossible de conserver le déroulement, mais qui, à l’époque, ont touché mon âme jusque dans ses profondeurs.

Il m’est aujourd’hui difficile d’imaginer à quel point j’ai parfois été amoureux. Cela prit des proportions si intenses que ton image imaginée ne m’a pas quitté lorsque j’ai été frappé par mon accident vasculaire cérébral.

Tout cela n’était-il qu’une illusion ? Pour moi, c’était réel, et cela m’a véritablement aidé à traverser cette période si difficile. Peut-être n’es-tu qu’une autre manifestation de l’Époux noir. Ou bien du saint curé d’Ars.

 


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